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Timor-oriental samedi 14 avril 2012

Duel de guérilleros à la tête du Timor-Oriental

Marie-Morgane Le Moël Le Monde

Deux vétérans se disputent le deuxième tour de la présidentielle. La génération de l’indépendance tarde à faire une place à une jeunesse privée de perspectives

Dix ans après la restauration de son indépendance, le Timor-Oriental élira son président, pour la deuxième fois de son histoire, le lundi 16 avril. Selon les observateurs, le second tour du scrutin devrait se dérouler dans le calme. Mais, dans cette nation ravagée par l’occupation indonésienne, la marque du conflit qui a tué un quart de la population en vingt-quatre ans n’est jamais loin: le pays devra choisir entre deux anciens guérilleros, deux représentants d’une génération qui tarde à faire une place à la jeunesse.

Francisco Guterres, de son nom de guerre «Lu-Olo», un juriste de 57 ans arrivé en tête au premier tour, est le candidat et président du parti de gauche Fretilin, le Front révolutionnaire pour l’indépendance du Timor-Oriental. Lu-Olo avait rejoint Fretilin en 1974, avant de prendre des responsabilités dans le mouvement qui a combattu les Indonésiens. Il bénéficie du soutien de plusieurs candidats malheureux.

Face à lui, le général José Maria de Vasconcelos, 55 ans, connu comme «Taur Matan Ruak» («Deux yeux perçants»), est soutenu par le parti du premier ministre, le Congrès national pour la reconstruction du Timor. L’ancien chef des forces armées affiche un parcours trouble. En 2006, il était à la tête de l’armée lorsqu’elle fut confrontée à un conflit interne qui faillit plonger le pays dans la guerre civile. Les Nations unies avaient recommandé qu’il soit inculpé pour un trafic présumé d’armes au cours des violences qui ont suivi. «Le futur président aura eu, d’une façon ou d’une autre, du sang sur les mains pour des actes commis durant la résistance», estime un observateur de Dili.

La présence d’un vétéran à la tête de la nation n’a rien de surprenant. José Ramos-Horta, le président sortant – arrivé troisième au premier tour –, s’était illustré par son action pour faire connaître le sort du Timor lors d’un exil de plus de vingt ans, ce qui lui a valu le Prix Nobel de la paix en 1996. Le premier ministre actuel, Xanana Gusmao, a quant à lui connu les geôles indonésiennes avant de devenir le premier président du Timor, en 2002.

Alors que son gouvernement prend soin de ménager les anciens combattants, la majorité des jeunes hommes, eux, se replient sur des clubs d’arts martiaux, considérés comme des gangs. «Il y a plusieurs raisons; la question de la masculinité, mais aussi le fait qu’ils ont une faible reconnaissance, alors cela leur donne un statut», explique James Scambary, chercheur australien spécialiste de la question.

«Exutoire à leur colère»

Le manque d’opportunités pour les jeunes est criant dans un pays où plus de 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. «Même à Dili, la capitale, beaucoup vont chercher le bois pour cuisiner dans les collines, et percent des trous dans les canalisations pour avoir accès à l’eau», commente Marcal Gusmao, chercheur en agronomie à l’Université nationale du Timor-Oriental. «Il y a des problèmes d’éducation, de sécurité alimentaire dans les campagnes. Et la population croît trop vite», énumère-t-il.

Pourtant, le pays bénéficie des revenus de ses ressources gazières et pétrolières exploitées depuis quelques années. En huit ans, le budget de l’Etat a été multiplié par 25 et d’imposants bâtiments sortent de terre dans la capitale.

Beaucoup reprochent justement au gouvernement Gusmao, qui se représentera aux élections parlementaires en juillet, de ne pas avoir assez investi dans l’éducation et l’agriculture. «Les gisements actuellement en exploitation seront épuisés dans douze ans. Il est urgent de changer de stratégie pour avoir une économie viable, pas uniquement centrée sur le pétrole», plaide Charles Scheiner, à la tête de l’ONG citoyenne La’o Hamutuk.

C’est l’objectif d’Ego Lemos, star de la chanson timoraise qui dirige à Dili une association dédiée à la permaculture à Dili. Le chanteur insiste aussi sur la nécessité d’investir dans les loisirs pour les jeunes. «Avoir un endroit où ils pourraient jouer au foot, des salles où ils pourraient jouer de la musique, leur permettrait d’avoir un exutoire à leur colère», soutient-il.

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