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Présidentielle mardi 14 février 2012

En France voisine, ils votent Front national et ils assument

Militants du FN à Evian (Eddy Mottaz)

Militants du FN à Evian (Eddy Mottaz)

Le Front national est crédité de 15 à 20% d’intentions de vote. A Cluses et à Evian, des militants décomplexés expliquent leur choix

Grande Rue, à Cluses, face à la mairie. Une voiture heurte une jeune femme engagée pourtant sur le passage piéton. Elle se relève un peu groggy et la hanche douloureuse. Le conducteur, loin de s’arrêter, appuie sur l’accélérateur. «Sale bougnoule!» crie la femme. Sa colère est pour le moins légitime mais pourquoi ne pas avoir lancé le traditionnel «sale chauffard!»? «Je l’ai vu, il conduit presque allongé derrière son volant, les Arabes font tous ça, la nuit ils tracent à 150 et la police ne fait rien, par contre si je stationne à 22 heures devant la mairie, dans les dix minutes j’ai une amende.» Cluses (18 000 habitants), à 50 km de Genève, est la quatrième ville de Haute-Savoie et celle où le Front national (FN) réalise ses plus gros scores départementaux. Les 40% sont parfois atteints lors des scrutins locaux. La crise a frappé la capitale du décolletage, le bassin de l’Arve enregistre 5300 sans-emploi. Le quartier populaire des Ewües abrite une population essentiellement d’origine maghrébine. Les grands-parents et les parents qui formaient le gros de la main-d’œuvre regardent de loin les jeunes livrés à une oisiveté «mauvaise», dit Abdelmalek. Ce vieux Clusien confie: «Nous, c’est nos mains dont les patrons avaient besoin, le visage ça ne comptait pas, mais le travail aujourd’hui il se fait surtout avec la tête et nos gamins n’ont pas la bonne couleur.»

Insécurité, défiance et racisme, comme dans de nombreuses villes de France la situation joue pour l’extrême droite et Dominique Martin, le patron départemental du FN, conseiller municipal de Cluses et conseiller régional Rhône-Alpes. A deux mois de l’élection présidentielle où Marine le Pen est créditée de 15 à 20% des voix, l’élu est à la fois à Paris – il est l’un des bras droits de la candidate – et au pied des HLM de sa commune sitôt qu’il se passe quelque chose. «La drogue circule, des vieilles dames se font jeter à terre et il y a du racket devant l’école catholique où mon fils est scolarisé», dénonce-t-il. Il poursuit: «On dit que cette région est calme, sans gros problème, plutôt nantie, allez voir la queue devant les Restos du Cœur!» Eduqué en Suisse, au Petit-Lancy (GE), Dominique Martin envie l’UDC qui peut aller loin dans la provocation lors des campagnes électorales. «En France, on finirait en taule avec leurs affiches sur les minarets ou avec le mouton noir.» Il avoue n’entretenir aucun lien avec l’UDC mais s’y sentir proche. Le centriste Antoine Veilliard, conseiller général de Haute-Savoie, confirme à sa façon: «Le FN et l’UDC blochérienne font campagne sur les mêmes thèmes, l’islamophobie, la xénophobie, l’opposition à l’Europe, la dénonciation des abus de l’aide sociale.» Jean-Louis Mivel, adjoint au maire Divers Droite de Cluses, admet qu’en Haute-Savoie comme ailleurs la précarité et la délinquance boostent le FN mais il pointe une particularité régionale: les frontaliers. «Ceux qui travaillent en Suisse possèdent un train de vie aisé qui peut sembler arrogant à certains, d’où la tentation d’un vote de repli», indique-t-il.

Dans une brasserie d’Evian, une dizaine de militants frontistes réfutent l’argument: «Les frontaliers sont riches et c’est tant mieux car tout le monde en profite.» Ils sont ingénieur, auxiliaire de vie, ancien pilote de chasse, comptable, aide-soignante. Le nouveau Front national est attablé là, heureux que Jean-Marie (Le Pen) et «ses blagues douteuses à deux balles» aient cédé la place «au discours social» de sa fille Marine. «Grâce à elle, il n’y a plus de malaise à dire que l’on vote FN, elle a libéré la parole, levé le tabou», résument-ils. «En une année et demie, on est passé de 8000 à 60 000 adhérents au plan national, en Haute-Savoie on recrute une dizaine de nouveaux militants chaque mois», affirme Patrick Chevallay, à la tête des frontistes du Chablais. Anne-Françoise Abadie qui vit à Abondance a accordé son suffrage à Ségolène Royal en 2007, «car cette fille de militaire, très carrée aime le drapeau français». Aujourd’hui elle regrette: «Ces socialistes bobos sont ultralibéraux et pro-européens, les idées sont à gauche mais le portefeuille à droite.»

Maryline Boujon, propriétaire d’une casse-auto, enchaîne: «L’Europe, la globalisation et Sarkozy nous ruinent et nous volent notre terre. Nous avons une rancœur contre ce pouvoir qui a appauvri la France. Le FN est le seul parti qui garantit à chaque citoyen français démuni 200 euros de plus par mois pour sortir de la misère noire.» Franck Topin, de Thonon, a rejoint le mouvement il y a trois mois. Il a dirigé une raffinerie, beaucoup travaillé en Afrique et dans les pays du Golfe: «Je ne supporte pas la xénophobie et j’ai toujours condamné les propos intolérants de Jean-Marie Le Pen. Mais je prends l’exemple sur mes séjours à l’étranger: lorsque mon contrat s’achevait je rentrais en France, cela doit être pareil chez nous mais ici on verse des indemnités au lieu de montrer la sortie.»

Christelle Borguiet, 28 ans, vivait encore à Marseille il y a six mois de cela. Elle est montée à Evian pour cause de «mauvaise qualité de vie dans le sud». «Les Maghrébins là-bas te traitent de jambon-beurre et le logement social est pour eux. Quand Jean-Marie Le Pen est passé au second tour en 2002, la cité a été silencieuse pendant une semaine, ils avaient très peur», raconte-t-elle. La conversation glisse sur le train de vie «honteux» de l’Etat et des 6,5 millions d’euros dépensés par l’Elysée pour les vœux du président. Un militant dit: «Le MCG à Genève a dénoncé le coût exorbitant d’un voyage à Dublin des maires du canton, je dis bravo, on fait la même chose, on dit stop au gaspillage des deniers publics.»

Puis le groupe se sépare en distribuant au passage des flyers très extrême droite brocardant notamment les fast-foods halal et le culte musulman.

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