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Corée du nord samedi 14 avril 2012

Kim Jong-un dans l’ombre de la vieille garde militaire

Kim Jong-un (à droite), aux côtés de dignitaires de l’armée. La course d’obstacles vers le pouvoir effectif est encore semée d’embûches pour le jeune homme. (Keystone)

Kim Jong-un (à droite), aux côtés de dignitaires de l’armée. La course d’obstacles vers le pouvoir effectif est encore semée d’embûches pour le jeune homme. (Keystone)

En dépit de l’échec de la fusée Unha 3, qui s’est désintégrée en plein vol au-dessus de la mer Jaune vendredi, le petit prince rouge sera la vedette des célébrations du centenaire de son grand-père, Kim Il-sung, dimanche. Le transfert du pouvoir s’est parachevé avec sa nomination au titre de «premier secrétaire» du parti unique et de président de la puissante Commission de défense nationale

Coupe en brosse militaire, veste sombre, visage empreint de gravité, le camarade Kim Jong-un brandit fièrement sa carte rouge de membre du Parti des travailleurs. Depuis mercredi, le jeune homme âgé de moins de 30 ans est plus que jamais le maître de la Corée du Nord, grâce à sa promotion au titre de «premier secrétaire» du parti, lors d’une conférence historique tenue à Pyongyang. Deux jours plus tard, il était nommé premier président de la puissante Commission de défense nationale, le plus haut organe de décision du régime communiste. En dépit de l’échec de la fusée Unha 3, qui s’est désintégrée en plein vol au-dessus de la mer Jaune vendredi, le petit prince rouge sera la vedette des célébrations du centenaire de son grand-père, Kim Il-sung, dimanche.

Une gigantesque parade qui vise à exalter sa légitimité dynastique et à parachever ainsi la succession entamée il y a quatre mois, à la mort de son père, Kim Jong-il. L’héritier joufflu est bien «le général envoyé du ciel et un grand leader», ­s’enflamme le Rodong Shinmun, le journal officiel du parti. Pourtant, derrière les louanges de la propagande, un épais mystère entoure toujours l’étendue du pouvoir réel aux mains du jeune homme, élevé quelques années à Berne. «Personne ne sait s’il est vraiment le dirigeant qui contrôle le pays, pas même les Nord-Coréens», explique Zhang Liangui, expert à l’Ecole du parti, à Pékin.

Au point que certains experts doutent que «Kim Junior» soit pleinement aux commandes du royaume ermite. Les services de renseignement sud-coréen et américain n’ont aucune preuve tangible que Kim Jong-un soit le leader suprême que la propagande dépeint. Même Barack Obama a admis, avec une fausse naïveté, son ignorance, lors de son dernier passage à Séoul, à l’occasion du sommet sur le nucléaire. «Nous ne savons pas clairement qui tire les ficelles en Corée du Nord», a reconnu le président américain le 25 mars. Une pierre jetée discrètement dans le jardin de Pyongyang, comme pour semer le doute, au-delà des barbelés de la DMZ, la ligne fortifiée qui déchire les deux Corées depuis 1953.

Car la transition sans accroc qui s’est déroulée dès l’annonce de la mort de Kim Jong-il, le 19 décembre, présente un scénario trop lisse pour être honnête, pointent certains experts. Elle exprime la volonté d’un régime hanté par sa chute de projeter au monde l’image d’une succession parfaitement huilée, gage de stabilité, à l’heure où les dictatures arabes vacillent.

L’absence de flottement laisse à penser que la garde rapprochée de l’ancien dictateur tient en réalité toujours les rênes du pays de 23 millions d’habitants et que le jeune héritier n’est donc pour l’heure que le visage officiel du régime, explique encore Zhang Liangui. Son oncle Chang Song Taek ainsi que les six autres personnages clés qui ont accompagné à pied le cortège funèbre du «cher dirigeant», comme le maréchal Ri Young Ho, semblent présider un «gouvernement collectif», ajoute Kim Taehyun, professeur à l’Université Chung Ang, à Séoul.

Cette «vieille garde», composée d’anciens combattants ayant travaillé parfois sous les ordres de Kim Il-sung, protège et contrôle à la fois le jeune héritier. Même la promotion du jeune homme au rang de «premier secrétaire», un titre créé sur mesure pour lui, semble indiquer le besoin de ménager la susceptibilité des anciens, dans cette culture aux racines confucéennes où la jeunesse doit souvent courber l’échine. Son père Kim Jong-il, lui, avait eu droit au titre plus pompeux de «secrétaire général» du parti.

La course d’obstacles vers le pouvoir suprême effectif est encore semée d’embûches pour le jeune homme, qui se prépare dans l’ombre au métier de dictateur depuis plusieurs années. «Kim Jong-un a encore deux défis majeurs à relever: imposer sa propre équipe de conseillers et imprimer sa marque politique», résume Zhang Liangui, fin connaisseur des arcanes des partis communistes asiatiques. Une tâche gigantesque qui pourrait prendre plusieurs années, à l’image de la bataille feutrée qu’avait dû mener son père pour s’imposer dans les années 70.

Cette thèse ne convainc pas certains spécialistes comme Cheong Seong Chang, du Sejong Institute, un laboratoire d’idées sud-coréen. Selon lui, le système stalinien ultra-centralisé de la Corée du Nord n’est pas compatible avec un gouvernement collectif, et le jeune homme contrôle déjà de fait les leviers essentiels du pouvoir grâce à sa légitimité héréditaire. «Kim Jong-un était déjà très puissant avant même la mort de son père, c’est un politique roué. Et n’oublions pas que Kadhafi a pris le pouvoir à 27 ans!» explique Cheong Seong Chang. Et de rappeler que le jeune homme a fait ses classes à la tête du KGB local, où il a appris les moyens de faire entendre raison à tout opposant potentiel.

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