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exposition mardi 27 mars 2012

Ce que Washington aurait pu être

Un mémorial pour le président Lincoln (en haut) en forme de pyramide proposé par John Russell Pope en 1911. Le Memorial Bridge (en bas) fit l’objet d’un projet de Smithmeyer and Pelz en 1887, rappelant le Tower Bridge à Londres.

Un mémorial pour le président Lincoln (en haut) en forme de pyramide proposé par John Russell Pope en 1911. Le Memorial Bridge (en bas) fit l’objet d’un projet de Smithmeyer and Pelz en 1887, rappelant le Tower Bridge à Londres.

«Unbuilt Washington» met en lumière les craintes de la ville d’être trop française ou trop européenne. A voir au National Building Museum de la capitale américaine jusqu’au 28 mai

Les uns la trouvent trop engoncée dans le confort ronronnant d’une capitale fédérale. Ils la voient comme une cité, dont la mentalité décrite par l’expression «Inside the Beltway» (à l’intérieur du périphérique) est le moteur des intrigues politiques de la Maison-Blanche, du Congrès et de K Street, le centre névralgique des lobbies. Ils la jugent provinciale et ennuyeuse. D’autres au contraire vivent Washington comme une ville aérée et verte, fière de son Capitole, de son Mall et de ses musées, une ville à dimension humaine qui n’est plus le coupe-gorge de l’Amérique.

C’est une manière de voir la capitale américaine. L’autre manière de l’appréhender, c’est l’exposition Unbuilt Washington, au National Building Museum, qui invite à comprendre la capitale américaine en racontant l’existant par des projets qui n’ont jamais abouti. Ils furent nombreux, et pour cause. Washington ne s’est pas érigée en raison d’atouts économiques ou géographiques particuliers. Ce fut un compromis, une construction politique sur une portion de terre qui aurait dû être un don du Maryland (le nord) et de la Virginie (le sud), mais qui finira par n’être qu’un legs du premier.

L’exposition offre une plongée originale dans la psyché de Washington afin d’expliquer les ambitions et les peurs qui ont marqué son évolution depuis sa naissance en tant que capitale américaine. Pour les regards les plus sévères, Washington apparaît aujourd’hui figée dans un néoclassicisme hérité de City Beautiful, un mouvement architectural nord-américain faisant l’éloge du monumental. Là aussi, c’est le résultat d’un compromis. L’Amérique devant s’affranchir de ses colonisateurs, Wa­shing­ton a peur d’être trop européenne, trop française. Curateur de l’exposition, Martin Moeller rappelle le dilemme des urbanistes de l’époque: «Il fallait créer une nouvelle capitale traduisant la culture du cru, sachant que l’Amérique était un mélange de cultures européennes. De plus, les Américains de l’époque ne voyaient pas Napoléon d’un très bon œil. Un compromis est néanmoins trouvé. La Grèce antique sera la référence architecturale.» Les Etats-Unis n’ayant pas d’architectes en abondance, la capitale américaine fait néanmoins appel au Français Pierre L’Enfant. C’est lui qui conçoit, sur commande du président George Washington en 1791, la grande avenue s’étendant du Capitole à l’obélisque du Washington Monument, dénommée le National Mall. Bien avant Haussmann à Paris, il élabore le plan orthogonal de la capitale. Les idées grandioses du Français déplaisent au secrétaire d’Etat et futur président Thomas Jefferson. Ce dernier esquisse un projet plus modeste. Sans grande avenue, avec onze rues en longueur, trois rues en largeur et de petits chemins publics reliant la Maison-Blanche au Capitole.

Mais le choix de la Grèce antique comme référence principale indispose ceux qui lui préfèrent l’Egypte antique. On en veut pour preuve l’histoire tortueuse du Washington Monument, cet énorme obélisque de 169 mètres de haut trônant sur le Mall. A la mort de George Washington en 1799, un concours est lancé. L’architecte Robert Mills l’emporte, mais les difficultés financières et la guerre de Sécession interrompent les travaux. Le chantier reste en plan des années durant. Pour mettre fin à cet embarrassant échec, il est décidé de se contenter d’un simple obélisque. L’architecte Benjamin Latrobe maugrée. Il imagine une pyramide. Sans convaincre. Trente ans plus tard, un autre architecte, Peter Force, récidive. Sans plus de succès. Même le projet de pyramide de l’architecte du mémorial Jefferson, John Russell Pope, en l’honneur de Lincoln en 1911 reste dans les tiroirs. La pyramide est un symbole visiblement trop «étranger» à Washington. «Les édifices de marbre blanc faisaient déjà partie de la culture de la ville en référence à la Grèce. Imaginez, ironise Martin Moeller, si la pyramide avait été réalisée. Le révérend Martin Luther King aurait-il tenu son fameux discours de 1963 devant le mémorial Lincoln?»

Le National Mall fascine les uns ou exaspère les autres. Andrew Jackson Downing, un horticulteur et auteur de livres sur l’architecture, juge l’endroit trop grandiloquent. En 1851, il redessine le Mall en rompant l’axe rectiligne entre l’obélisque et le Congrès. «Downing a voulu rendre l’endroit plus anglais avec toute une série de petits jardins, un petit lac informe et des chemins serpentant à travers le Mall», relève Martin Moeller. La rébellion suprême contre la «culture des mémoriaux» et le Mall viendra sans doute d’un projet qui naît au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Des ingénieurs veulent en finir avec l’espace sous-utilisé du centre-ville. Ils conçoivent deux autoroutes surélevées et unidirectionnelles de chaque côté de l’avenue pour donner à la voiture la place qu’elle mérite. Aujourd’hui, à l’heure de l’économie verte, la capitale américaine est soulagée. Le béton autoroutier aurait balafré son visage.

En 1984, l’urbaniste luxembourgeois Léon Krier joue aussi les rebelles. Mandaté pour produire un nouveau plan directeur de Washington, il veut inonder une partie du National Mall pour en faire une petite Venise flanquée de pyramides. Il veut surtout évacuer les bâtiments administratifs proches. Le projet reste lettre morte. Mais, vécu comme une critique de l’urbanisation actuelle, il a un impact, comme les autres idées inabouties. Certains Washingtoniens estiment que le siècle de l’Amérique, en relatif déclin, est passé et qu’il importe de se réapproprier la ville et de la décorseter de son idée de grandeur. Ils ne veulent plus de nouveaux mémoriaux en l’honneur de présidents ou d’Américains tombés à la guerre.

Mais les temps ont changé. Le titre de une du magazine Woman’s Home Companion de 1905 montrait à quel point on était prêt, à cette époque, à investir dans la capitale: «Comment l’Oncle Sam dépense des centaines de millions de dollars pour faire de Washington la capitale la plus belle du monde.» Le curateur de l’exposition, Martin Moeller, parle de basculement: «Aux XIXe et XXe siècles, démocrates et républicains étaient tous d’accord pour faire de Washington une capitale digne de ce nom. Le climat politique (avec le Tea Party) n’est plus du tout le même. Désormais, la capitale fédérale est sommée de dépenser le moins possible.»

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