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impondérables mardi 28 septembre 2010

Anachronismes rétro-prospectifs

On imagine toujours l’avenir avec les moyens du bord, surtout dans les films d’anticipation

S’il n’y avait eu que les maisons obscures et la lumière bleutée, j’aurais peut-être regardé jusqu’au bout. C’était après une impitoyable bataille de télécommande. J’avais sacrifié le match entre Lens et Paris-Saint-Germain, une cause perdue le dimanche soir (0-2 en faveur du PSG si cela vous intéresse, j’en doute). Nous avions le choix entre sept séries américaines dont quatre comportaient des scènes de tribunaux, et quatre des expertises scientifiques (ce qui fait huit, certains épisodes cumulaient tribunaux et experts), et plusieurs films classés trois étoiles dans le magazine télé que nous nous étions arrachés – malheureusement déjà vus.

Nous sommes parvenus à un traité de paix avant l’épisode initial qui punit les retardataires (il faut arriver à temps pour comprendre la suite) mais après le générique. Le magazine nous a permis de savoir que nous regardions Blade Runner, un film-culte de Ridley Scott avec Harrison Ford sorti en 1982, qui se passe à Los Angeles en 2019. Blade Runner est tiré d’un livre intitulé Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques de Philip K. Dick écrit dans les années 60. Je vous épargne le résumé car peut-être le culte de ce film ne vous a-t-il pas échappé.

Philip K. Dick était lui-même un auteur-culte pour les amateurs de science-fiction il y a plus de quarante ans. Il avait la faveur des sociologues qui goûtaient les mégalopoles tentaculaires, les mondes dédoublés, les confusions d’identité, et la possible apparition de créatures artificielles menaçant l’humanité.

Malgré des images presque illisibles sur un écran de télévision, j’ai tout de suite été frappé par des détails qui décrivaient un avenir inconcevable aujourd’hui. Dans un chaos urbain très philip-k-dickien, où les fumeroles qui sortaient du sol rappelaient d’anciennes rues de New York, les héros allumaient cigarette sur cigarette, buvaient du whisky et accomplissaient des performances optiques sur des machines à écrans cathodiques dont sortaient des bruits de plomberie usagée. Les véhicules ressemblaient à ces concept-cars datant des années 70.

Il n’y avait ni téléphones portables, ni baladeurs, ni écrans plats, encore moins les écrans tactiles géants qui infestent désormais les feuilletons américains. Personne n’avait l’air de se soucier du réchauffement climatique ou de pratiquer des activités physiques qui augmentent la longévité. Les bars surpeuplés étaient envahis par une population à la propreté douteuse.

Embarrassé par ces détails
du futur qui me rappelaient le passé, je me suis demandé quels seraient les tics de notre époque qui frapperaient les spectateurs de 2040 si un remake de ce film était tourné en 2010? Quelles seraient les nouvelles peurs servant de support à l’action? Une commission d’éthique remplacerait-elle le flic tueur d’androïdes? Les ONG auraient-elles un rang égal à celui des gouvernements? Le pouvoir serait-il délégué
à des cénacles scientifiques? Et que resterait-il d’inchangé? L’amour, l’amour et le désir d’être aimé?

On devine toujours ce qui vient avec les moyens du bord… Blade Runner n’est pas une version réaliste de l’avenir; c’est une fable. Mais ces anachronismes rétro-prospectifs m’ont empêché d’accompagner le film comme une ampoule au talon du promeneur lui gâche le plus beau paysage. J’étais près de m’endormir. Je suis allé me coucher.

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