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opinions jeudi 30 septembre 2010

Non à l’aliénation linguistique du «business English»

Julien Sansonnens

Julien Sansonnens lance un appel à la résistance contre l’usage croissant de l’anglo-américain utilitaire. Loin de n’y voir qu’un idiome dévoyé, le vice-président du POP vaudois le considère comme un outil de démolition de la singularité culturelle

Initiative cleantech du PS, Rolex learning center, Postshop, Swisscom directories ou l’extraordinaire Lake Geneva Region: dans le privé comme dans le public, l’usage du business English (en réalité, de tout ce qui «sonne» anglais, «franglish» y compris) est en passe de devenir une norme implicite, rarement discutée. Quoique déjà presque ringard, ayant perdu une partie de son pouvoir marketing avec sa banalisation, l’anglo-américain n’en reste pas moins un must pour toute structure soucieuse d’offrir d’elle-même une image jeune, dynamique et ouverte, c’est-à-dire ajustée au plus près à l’esprit du temps.

Notons que nous ne parlons pas ici de l’usage de l’anglais, la langue de Shakespeare et d’Edgar Poe, mais de l’anglo-américain utilitaire, cette caricature d’anglais, ce code commercial d’une infinie pauvreté, objet plus idéologique que linguistique. Ce dont il est question, c’est de l’anglo-américain du business, du cash flow et des chiefs executive officers.

Au risque de forcer le trait, on peut affirmer que le business English a les contours de la nov­langue orwellienne. Dans 1984, le romancier George Orwell (qui parlait sept langues) décrivait comment un gouvernement totalitaire imagina une langue nouvelle devant à la fois fournir un support d’expression aux idées, et rendre impossible tout mode de pensée subversif. Il était supposé qu’une fois la nouvelle langue imposée, une idée hérétique serait rendue littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots.

S’il n’est pas de notre propos de suggérer que quelque conspiration visant à imposer l’anglais opère, nous retenons par contre la proposition qu’à chaque langue sont associées des représentations, des visions du monde, une histoire (le français des Lumières, de la Révolution et de la Résistance), un champ de possibles et d’impossibles. Nous voilà au cœur du débat: si l’usage croissant de l’anglo-américain pose problème, c’est qu’il charrie avec lui un certain univers, jamais soumis à la critique ni au débat démocratique car jamais explicité, quand il n’est pas simplement nié.

Prenons un exemple, avec la généralisation du mot «gouvernance», traduction du corporate governance anglais. Voici un concept qui décrit une forme diffuse d’autorité et qui, en se substituant au terme usuel de «gouvernement», permet de donner l’illusion d’une disparition de toute structure verticale de pouvoir. Que son usage se répande à mesure que progresse l’idéologie managériale est donc bien naturel: aux mots sont associés des visions du monde et des possibilités – ou impossibilités – d’agir sur celui-ci. Utiliser le business English, c’est entretenir un rapport particulier au réel.

Dans un contexte de mondialisation libérale des échanges, l’heure est à la «levée des entraves»: entraves douanières, entraves techniques, mais aussi entraves culturelles. Les promoteurs zélés de cette doxa se représentent la planète comme un marché global en voie d’unification. Pour que ce marché fonctionne et que la «main invisible» smithienne puisse exercer son action, il faut que l’information circule le plus librement possible: on comprend vite que dans un tel univers, les langues, ces résidus archaïques générateurs d’effets pervers, doivent progressivement disparaître au profit d’un espace de communication unique.

En cela, il n’est pas exagéré de parler d’impérialisme linguistique anglo-américain; de toute évidence, la puissance étasunienne ne s’exprime pas uniquement par sa capacité militaire, économique ou scientifique, mais aussi, et peut-être surtout, par sa maîtrise des référents et signes linguistiques.

Face à cela, une partie de la gauche et de l’extrême gauche qualifie la résistance linguistique de réactionnaire et crie au «nationalisme», dès lors qu’on questionne l’usage croissant du business «English. Que cette gauche entonne avec le patronat et la grande bourgeoisie cosmopolite le couplet de l’«ouverture» pour faire passer la pilule capitaliste de l’extension des marchés (à commencer par celui du divertissement) en dit long sur la perte de repères qui la traverse.

La Suisse accueillera prochainement le Sommet de la francophonie. L’enjeu de cette rencontre réside moins dans la défense du français que dans la défense de la diversité linguistique et de la multipolarité géostratégique. Il n’est évidemment pas question de condamner l’anglais, mais de lutter contre le projet hégémonique et néocolonialiste que son expansion sous-tend.

Défendre le français, c’est défendre le droit, partout dans le monde, à la différence culturelle et politique. En Suisse, il est désormais temps d’exiger un grand débat national sur la politique linguistique. Que penser, par exemple, des critères d’acquisition de la nationalité suisse, qui stipulent la connaissance d’une langue nationale, alors que le gouvernement laisse se tenir sur notre sol des conseils d’administration de grandes entreprises nationales en anglais?

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