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revue de presse mardi 21 février 2012

Le petit théâtre de la France en campagne

Carla Bruni-Sarkozy: sa présence est évidemment un atout pour lui. (AFP)

Carla Bruni-Sarkozy: sa présence est évidemment un atout pour lui. (AFP)

Cette fois ça y est: on y est, en plein dedans. Alors, pour ceux qui en doutaient encore, il faut répéter qu’une campagne présidentielle à la française, ce n’est pas toujours très sérieux. Et parfois, même, c’est carrément drôle

Une campagne peut être drôle quand elle ne part pas au caniveau, selon Courrier international, qui a lu et traduit l’Independent britannique. Lequel prévient: «Attention, tous aux abris: la campagne électorale en France s’annonce comme la plus ignoble de l’histoire politique récente du pays. Trois journées frénétiques seulement se sont écoulées depuis l’entrée tardive de Nicolas Sarkozy en campagne, et il a déjà accusé François Hollande, le candidat socialiste, de «mentir matin et soir» et d’appartenir à une «élite immobile» et à une «caste» arrogante opposée aux vrais intérêts de la nation.»

Alors quels sont-ils, ces intérêts? D’abord ils sont charnels. Voire carnassiers, comme cette viande qui s’est subrepticement glissée entre les courbes des sondages, à l’insu du plein gré desdites courbes. Car «dimanche, gouvernement et professionnels [ont] réfuté en bloc les affirmations de Marine Le Pen selon qui toute la viande distribuée en Ile-de-France serait, à l’insu des consommateurs, «exclusivement» de la viande halal», écrit Le Parisien.

Toujours à l’insu. Mais c’est un véritable complot! Tout le monde sait que la conquête des électeurs, c’est comme celle des hommes – ça passe par l’estomac, non? Mais Nicolas Sarkozy, bon prince et matutinal, a estimé que cette polémique «n’avait pas lieu d’être». Ça tombait pile poil, puisqu’il allait justement «au marché d’intérêt national de Rungis peu après 6h15. «On consomme chaque année en Ile-de-France 200 000 tonnes de viande et il y a 2,5% de viande casher et halal» sur ce total, a fait valoir le président candidat, qui venait d’arriver au pavillon des volailles et viandes de boucherie.» Comme par hasard.

Au pavillon d’autres volatiles, tels ceux qui gazouillent, le site d’information participatif Street Generation relève une autre cocasserie, celle du petit oiseau bleu qui a méchamment tranché dans le vif ces derniers jours, tel le volontaire boucher: «Dans un mouvement sans précédent en France, le réseau Twitter a suspendu quatre comptes d’utilisateurs […]. Le point commun de ces comptes est leur caractère parodique et caricatural de la campagne présidentielle du président sortant Nicolas Sarkozy», a dénoncé l’association Internet Sans Frontières (ISF) qui se dit «préoccupée par la censure politique opérée par ce réseau social à moins de 62 jours de l’élection présidentielle française». «A Liberticidal Procedure», y lit-on, parce que ça sonne bien en anglais.

Ainsi, tous ces imposteurs comme @_NicolasSarkozy, @mafranceforte, @fortefrance, @Sarkozycestfini, @SarkozyCaSuffit ou encore @DehorsSarkozy, qui «rivalisaient d’humour et d’imagination, […] ont perdu leur liberté d’expression». On se consolera avec l’affiche officielle, dont on ne compte plus les parodies, non censurées elles, même les plus ignobles. Elle ressemble à celle de Vladimir Poutine (ah ce bleu! ah ce regard volontaire tourné vers l’avenir!) et elle a généré sur le Web «une vague de détournements et de caricatures inédite de par sa rapidité (voire sa quasi-instantanéité) et son intensité, fait remarquer le Huffington Post France. Jusqu’à pousser des internautes à enquêter sur l’origine de la photo utilisée, qui montrerait non pas une mer bordant les côtes françaises, mais la mer… Egée. Maladresse malvenue, dans le contexte actuel.»

Et pendant ce temps-là, où sont les femmes? Après l’enfantement, revoici la Première Dame. Moins glamour. Plus «ménagère du peuple», on dira. Quoique… ça paraît un peu apprêté. Mais qu’a-t-elle dit, quand même? Lisons La Provence. Elle a dit: «J’ai souvent regardé Plus Belle la Vie avec ma fille dans les bras ces derniers temps. Je trouve cette série charmante.» Et Michèle Alliot-Marie de savourer ce chef-d’œuvre de mercatique savamment érigée à l’Elysée avec Carla Bruni pendant qu’elle, elle collectionne les ministères régaliens depuis 2002: «Sa présence est évidemment un atout. Elle est très appréciée des Français. Elle fait apparaître la richesse des sentiments de Nicolas Sarkozy, et cela montre qu’il n’est pas seulement un chef de l’Etat, mais aussi un homme.» On vous l’avait dit: un homme.

Mais alors, «sommes-nous devenus si sensibles» qu’il faille renvoyer ces hommes «à l’état d’enfance?» se demande Le Point, dans une charge revigorante contre Hollande dénonçant la violence du président sortant. «Est-ce un maître d’école dont nous avons besoin, est-ce un père de famille, est-ce un catéchiste ou un capitaine courageux? Hollande nous invite à éviter la «méchanceté». Demain à pratiquer la charité? Pourquoi pas le pardon? Parmi les vertus cardinales figure la force. Pourquoi faut-il qu’il la veuille tranquille? Tout cela relève d’une sémantique morale gratuite et trop commode. La «force tranquille» revendiquée par Mitterrand n’empêchait pas celui-ci d’être féroce.»

Féroce ou maladroit. Comme un homme – c’est humain – qui vient de faire une légère confusion entre le privé et le politique. Zut! Car «l’affaire Veolia tombe bien mal pour Nicolas Sarkozy, candidat autoproclamé du «peuple» contre les «élites», commente La Tribune. Révélé ce lundi par Les Echos et Libération, le possible parachutage de Jean-Louis Borloo, l’homme qui voulut être président, à la tête de Veolia Environnement entre en totale contradiction avec la belle histoire que l’on tentait de nous faire avaler sur l’Etat impartial. François Hollande s’en est aussitôt emparé pour dénoncer en Nicolas Sarkozy le «candidat des conseils d’administration». Bien que démentis par tous les intéressés, les détails croquignolesques de cette histoire symbolique des dysfonctionnements persistants du capitalisme à la française sonnent trop vrais pour être inventés.»

D’où l’indignation de Hollande… dans Le Monde, précisément: «Dans quel monde vit-on?» On vous le demande, oui: dans quel monde?

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