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Eclairages mardi 12 juillet 2011

Les bombes, le béton et les architectes

Texte: Catherine FrammeryPhotos: Jasmin Brutus SARAJEVO
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La Bibliothèque nationale et universitaire, de style néo-maure,   Malgré les millions d’euros provenant de l’UE, des échafaudages cachent à peine
(Sarajevo, juin 2011 )
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> Reportage A quoi ressemble aujourd’hui la capitale bosnienne? La reconstruction de la ville raconte l’histoire d’une diversité en sursis

«Sur les 6000 monuments classés recensés avant 1992, 3226 ont été touchés, voire détruits, pendant la guerre. Aujourd’hui, 80% d’entre eux ont été sauvegardés ou reconstruits.» Lidja Micic ne cache pas sa fierté. Dans son bureau le long de la Miljacka, la rivière aux lueurs rouge fer autour de laquelle Sarajevo a été construite, la directrice de la protection du patrimoine raconte les ponts ressoudés, les tours reconstruites, les églises et les mosquées qui ont récupéré leurs toits.

«La situation est bien meilleure aujourd’hui. Tout est consigné là.» Là, c’est un très beau livre, épais, réalisé avec les techniques les plus récentes, accompagné de CD-Rom. Impossible de ne pas se demander, vu le marasme économique de la ville et du pays, si l’argent n’aurait pas été mieux utilisé ailleurs. Mais on ne plaisante pas avec le patrimoine.

Sarajevo est-elle de nouveau Sarajevo? La question accueille inévitablement tout voyageur à son retour de «la Jérusalem des Balkans». Les images des snipers bombardant la ville depuis les collines alentour, de la Bibliothèque en flammes sont restées intactes dans la mémoire collective occidentale. Une guerre si proche. Les horloges médiatiques se sont arrêtées en 1995, avec l’accord de paix de Dayton, cette trêve qui dure depuis bientôt seize ans, mais qui n’avait pas pour objet de devenir la Constitution du pays.

Si la couverture journalistique des quarante-cinq mois qu’a duré le siège de Sarajevo a été forte, peu a été dit et montré sur ce qui l’a suivi. Pour nous, les rues sont toujours éventrées. Alors?

Alors, la ville a vécu une nouvelle naissance. Peu à peu, les bulldozers ont emporté les gravats et des pelleteuses ont entrepris de rebâtir. Le vieux quartier ottoman de Bascarsija, le Montmartre des Bosniens, est parfaitement préservé, le marché de Markale, deux fois bombardé, a été reconstruit, et dans le centre historique les «roses de Sarajevo», ces traces d’obus qui en éclatant le béton prenaient la forme d’une fleur, se comptent sur les doigts de la main. Le long de la rue principale, les larges terrasses des cafés – toujours pleines, en ce chaud mois de juin – n’ont rien à envier aux terrasses des grands cafés italiens ou français.

Mango, Swatch, Adidas – quelques grands noms du commerce mondialisé sont là, avec la même marchandise qu’en Europe, aux mêmes prix aussi d’ailleurs. Tout au bout, le BBI (prononcer à l’anglaise, «bi-bi-aïe»), un luxueux centre commercial, accueille une clientèle haut de gamme. On n’y boit pas d’alcool, car les investisseurs viennent des pays du Golfe. Sead Golos, son architecte à succès, a d’ailleurs ouvert un deuxième bureau à Dubai. C’est aussi là que sera installé le siège d’Al-Jazira pour les Balkans, en préparation.

Les grandes mosquées historiques, la cathédrale orthodoxe ont retrouvé tous leurs attraits, et leurs touristes. Les parcs sont bien entretenus, et autour des échiquiers géants des cohortes d’admirateurs continuent de saluer les beaux coups des vieux joueurs, comme auparavant. De traces de guerre, point – ou si peu.

Mais la situation change dès qu’on quitte l’hypercentre. A Dobrinja, le quartier olympique constitué de grandes barres d’immeubles séparées par de larges pelouses, il suffit de lever le regard en haut des immeubles pour, souvent, apercevoir quelques morsures de balles dans le ciment. «Ce sont surtout les façades qui ont été arrangées, observe l’architecte Nenad Basic, le front est rebâti, mais pas l’intérieur.» Les trous dans le béton sont encore nombreux, pour ne rien dire des chaussées défoncées. Dobrinja a payé le prix fort pendant la guerre, le quartier longeant la tristement célèbre «Sniper Alley». Nenad est revenu en avril pour la première fois depuis la guerre. Lui ne trouve pas que sa ville natale a beaucoup changé. Hormis bien sûr l’immense mosquée construite par les Saoudiens.

Enfin, à la campagne, toute proche de Sarajevo, le paysage est encore différent. Partout des maisons éventrées rappellent qu’elles ont eu un propriétaire, mais que celui-ci est mort, ou s’est exilé, ou a dû quitter sa région: le nettoyage ethnique et la guerre ont chassé de chez eux plus d’un Bosnien sur deux. Impossible de nier que quelque chose de terrible s’est passé ici.

«Sarajevo est un phénix. On a vécu un carnage, vous savez. Treize mille six cents morts, dont 1600 enfants», raconte le maire de la ville, Alija Behmen. Dans son bureau, la photo de Juan Antonio Samaranch, l’ancien président du CIO, «qui fit tant pour la ville en lui donnant les Jeux olympiques en 1984». Et, à côté, une copie sous verre de la Haggadah, un livre sacré des Juifs, deux fois sauvé d’abord des nazis, puis des tirs serbes. Pour cet ancien ministre, la ville va mieux. Bien sûr, il y a des numéros de comptes bancaires sur toutes les pages du site web de la ville, qui appellent à faire des dons. «On a toujours besoin d’argent. Mais la situation s’est améliorée. Le centre-ville est restauré, les écoles, les hôpitaux et les usines fonctionnent.»

Reste cette monumentale exception, la Bibliothèque nationale, qui a perdu 80% de ses livres dans un gigantesque incendie allumé par des tirs serbes: malgré les millions d’euros provenant de l’UE, des échafaudages cachent à peine les murs encore noircis. Des projets circulent, mais aucun calendrier. Comment explique-t-il cet échec? «La corruption, c’est le sida de toutes les sociétés, c’est notre priorité numéro un.»

Comme toujours, la question architecturale double la question politique – en parlant églises et mosquées, on questionne la cohabitation, autrefois unique, des catholiques, des orthodoxes et des musulmans, ou ce qu’il en reste. L’ancien ministre raconte sa fierté d’avoir préservé le multiculturalisme de la ville. Il postule pour le titre de capitale européenne de la culture en 2014, et exhibe la lettre de soutien du maire de Belgrade. «Sarajevo est différente, vous savez?» Oui, on l’a lu. Mais, encore aujourd’hui? Que penser de toutes ces nouvelles mosquées financées par des confréries wahhabites et des pays du Golfe? «C’est un mensonge de dire que les Serbes sont partis. Les statistiques d’avant et après la guerre sont fausses parce que la surface recalculée de la ville prend la moitié moins de municipalités en compte – n’oubliez pas que Pale [l’éphémère capitale des Serbes de Bosnie pendant la guerre] faisait partie de Sarajevo, avant…»

Les Sarajéviens sont pourtant tous d’accord pour dire que leur ville a changé. Car la reconstruction des bâtiments ne masque pas les changements dans la population. De nombreux intellectuels sont partis, pendant et après la guerre, appauvrissant le tissu social. De vieilles familles ont dû laisser leurs appartements à des déplacés soutenus par les paramilitaires.

Enfin, leurs maisons et leurs champs ayant été pillés et dévastés, des flots de paysans sont arrivés en ville, avec la ferme intention d’y rester, et la composition sociologique de la ville a continué de changer, provoquant un profond bouleversement. Un vrai symbole: la tour d’Oslobodenje, le quotidien indépendant qui avait fait l’admiration du monde en continuant de paraître jour après jour, vaille que vaille, pendant la guerre, a été détruite pour laisser place à la spectaculaire Twist Tower d’Avaz, un journal à sensation. La tour, très moderne, domine la ville.

Fallait-il tout reconstruire à l’identique? La question obsède. Forcément, on songe à Varsovie, à Dresde. La bibliothèque n’en était pas une au départ. Ne faudrait-il pas tout changer, et sauter résolument dans le XXIe siècle? Ce serait un sacrilège, selon presque tous nos interlocuteurs. Certains bâtiments représentent tant d’héritage que leur disparition toucherait à l’identité, comme la bibliothèque. Il est vrai que les échantillons d’architecture moderne disponibles à Sarajevo ne font pas rêver: ainsi les gros cubes en verre des sièges sociaux de banques et autres compagnies étrangères plantés anarchiquement le long des pelouses de «Sniper Alley» font bondir les habitants du quartier. Pour Lejla, qui a toujours habité là, «ils bouchent la vue de tous les étages du bas!»

«Sarajevo a été créée par des marchands ottomans, autour des caravansérails, rappelle pourtant Jean-François Daoulas, parti en 1994 pour le gouvernement français, et jamais revenu depuis, rien d’étonnant si tout ce qui se construit aujourd’hui tourne autour du commerce.» De fait, pour l’architecte parisien, «c’est l’urbanisme qui pose problème à Sarajevo, pas l’architecture. Les espaces ne sont pas reliés entre eux».

La vraie question est là: le peu d’échanges qu’il y a entre les «quartiers serbes» et les «quartiers bosniaques». Le tramway qui dessert le centre-ville s’arrête avant les quartiers serbes. Les Bosniaques de Dobrinja ne fréquentent pas l’hôpital situé dans la partie serbe du quartier. Et un jeune sur deux de cette partie serbe ne se rend pas dans le centre-ville, selon le responsable d’une ONG. Quatre-vingts pour cent des bâtiments classés ont beau avoir été officiellement sauvés, le monument historique le plus important de la ville, celui de la mixité tranquille, reste à reconstruire.