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urbanisme samedi 23 juin 2012

Winterthour, le savoir-vivre en ville

Sulzer Areal. Autrefois site industriel majeur, la fabrique est devenue repaire d’ateliers, de lofts – pas toujours bon marché – et accueillera bientôt l’administration de la ville. Winterthour, 13 juin 2012 (David Wagnières)

Sulzer Areal. Autrefois site industriel majeur, la fabrique est devenue repaire d’ateliers, de lofts – pas toujours bon marché – et accueillera bientôt l’administration de la ville. Winterthour, 13 juin 2012 (David Wagnières)

A vingt minutes de Zurich se joue une leçon d’urbanisme pragmatique et opportuniste. Anne Fournier regarde cette commune éclore comme une fleur

Le café Portier de Winterthour semble isolé à côté des rails. Il guette, il attend. Presque comme autrefois, mais avec sur son avant-toit une enseigne lumineuse rouge vif.

On a posé son vélo. Autrefois, le Portier faisait office de loge pour les nouveaux arrivants, ouvriers et clients de l’entreprise Sulzer, sur sa Lagerplatz. Aujourd’hui, on y vient pour les z’nüni (la pause matinale), pour lire le Landbote, pour s’entretenir du dernier ragot – rendez-vous compte, le premier ministre anglais aurait oublié son fils dans un café…

«Ici, il y a eu des rêves de grandeurs», raconte Vanessa, une autochtone. Winterthour? Grandeur?

Flash-back. On est à la fin des années 80. Là, face à la gare, Sulzer a des idées folles pour ses 114 000 m2 de fabrique délaissés. Cela s’appelle Winti-Nova, un immense complexe. Dont la population ne voudra pas. Six ans plus tard, on s’en remet à l’architecte français Jean Nouvel pour redessiner tout un quartier. Megalou, ville de demain, a été pensée par une cohorte d’urbanistes et d’intellectuels. Mais, devisée à plus de 200 millions, elle ne verra jamais le jour.

La renaissance se fera donc par étape. Douze ans plus tard, la Sulzer Areal, projet mi-privé, mi-public, a investi les murs de briques initiaux avec des lofts et des commerces. Le complexe est devenu le symbole d’une mutation confiante.

Vanessa, 39 ans, Uranaise d’origine, travaille ici depuis cinq ans. Comme beaucoup, cette photographe, mère de deux garçons, s’est installée à Winterthour en 2006, faute d’appartement familial abordable à Zurich. «A Winterthour, tu as accès à tout à vélo, tu peux te gaver de culture, les services pour la famille sont à disposition sans grande attente et tu jouis de cet esprit ouvrier, spontané. En plus, nous sommes à 20 minutes de train de Zurich.»

Son atelier est l’une des 100 adresses de la Lagerplatz. «J’ai trouvé cet endroit via une annonce. «Tu veux travailler, on t’en fournit les moyens», semblait être le mot d’ordre.»

La Lagerplatz réunit plusieurs anciens hangars. On a d’abord parlé d’occupation temporaire, en attendant mieux, jusqu’à ce qu’une fondation bâloise, contactée par les occupants, décide en 2009, d’investir pour… garder le site tel quel. Aujourd’hui, on y trouve des ateliers, une brocante, des bureaux, le club très couru Kraftfeld, une galerie d’art, une halle de badminton et une aile de la plus importante Haute Ecole spécialisée polyvalente du pays.

Professeur de sociologie à l’EPFL, Vincent Kaufmann observe un développement urbain très différent de ce côté-ci de la Sarine. «La responsabilité individuelle est sans doute plus engagée. On insiste avant tout sur les conditions-cadres que sont les transports. Pour le reste, l’initiative citoyenne a du poids.»

Winterthour, aujourd’hui 105 000 habitants, éclôt comme une fleur, avec des quartiers très disparates accrochés à son centre historique. Montre en main, on est à vingt minutes de train de Zurich, son opéra, ses banques et son lac. Lui, c’est vrai qu’on le jalouse. N’empêche, Zurich et Winterthour composent un système urbain bipolaire stimulé par l’installation du S-Bahn à la fin des années 80, avec quelque 18 correspondances par heure.

«Dans plusieurs villes alémaniques, les citoyens ont pu prendre une partie de leur destin en main un peu plus tôt, dans les années 60 déjà», continue Vincent Kaufmann. Le droit d’initiative et de référendum communal leur permettaient de défendre ce qui à l’époque paraissait conservateur, comme les trams. Ce droit a été introduit plus tard dans la plupart des cantons romands. «Des infrastructures aujourd’hui essentielles ont été maintenues. S’ajoute un esprit sans doute plus concerné par l’espace commun. Avec des conséquences qui peuvent plaire ou non, un contrôle social qui peut agacer.» Urbaniste, Richard Wolff voit dans cet esprit engagé une autre origine: «Les mouvements des jeunes des années 80 ont influencé la conscience d’un espace urbain où chacun peut revendiquer sa place.»

Longtemps sous l’influence de grandes familles industrielles – de Reinhart à Ritter – Winterthour a aussi trouvé en elles des mécènes passionnés d’art et soucieux d’une vie urbaine saine. «Ils savaient que pour garder des ouvriers actifs, il était intelligent d’imaginer des jardins, des lieux où se reposer, comme en Angleterre», note Nadja Witzemann, responsable de l’intégration. «Dès les années 70, on trouve les premières esquisses d’une politique d’intégration, grâce à l’initiative d’ouvriers venus d’Italie, de Turquie, qui se rassemblaient en table ronde. Aujourd’hui, notre travail se fait dès le plus jeune âge, avec des groupes de jeux avant l’école.»

Winterthour n’a ni lac ni jet d’eau pour convaincre. Mais elle a fait de sa platitude l’un de ses atouts majeurs. En 1973, les citoyens votent une zone piétonne pour tout le centre-ville, la plus grande de Suisse avec 15 hectares. Dans la médiévale Steinberggasse, où naquit le premier président suisse, Jonas Furrer, l’atmosphère est villageoise. Une association gère l’espace libre à disposition. Au centre commercial de la gare, ouvert jusqu’à 21h, s’ajoute une halle de parking bondée pour 2500 vélos. Suspendus, ils sont sous surveillance. Abonnement annuel: 120 francs. Nettoyage: 15 francs. «Je l’avais dit, les détails comptent», s’amuse Vanessa. La libéralisation des heures d’ouverture de café a modifié le paysage. Winterthour a soigné ses lieux de sortie, ses bars alternatifs, «où il ne faut pas réserver une semaine à l’avance».

Pour les officiels, la démarche a débuté en 2002 avec l’arrivée du maire socialiste Ernst ­Wohlwend, aujourd’hui en fin de mandat. Certains, plus dubitatifs, soulignent qu’on a remplacé un «empereur» déchu, Sulzer, par un nouveau, l’entreprise Implenia très présente au vu des grues qui confirment le boom de la construction.

Finalement, Winterthour l’urbaine se découvre comme elle a appris à se développer, avec un pragmatisme opportuniste. On pense à tout, même à expliquer la répartition des sacs-poubelle dans les quatre langues nationales. Aujourd’hui, le commentateur lucide dira que Winterthour, endettée et aux revenus fiscaux modestes, grandit grâce à Zurich. Ses ateliers, ses concerts alternatifs doivent beaucoup à la cherté de sa grande voisine.

N’empêche, à Winterthour, on n’a pas de complexes. La preuve: en 1999, les citoyens ont refusé d’installer, sur l’une de leurs oasis de verdure… un lac artificiel.

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