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International mercredi 06 juillet 2011

La succession du guide suprême, enjeu des luttes de pouvoir en Iran

Stéphane Bussard

> République islamique Pendant que le président Ahmadinejad et Ali Khamenei se disputent, les Gardiens de la révolution se profilent

En trente-deux ans d’existence, la République islamique n’avait jamais connu une crise aussi violente dans le noyau même du pouvoir. Depuis avril de cette année, elle fait rage non pas entre conservateurs et réformistes, comme cela a généralement été le cas, mais dans le camp conservateur. Vu son acuité, est-elle de nature à changer radicalement la donne du pouvoir en Iran?

Récemment, l’ex-président réformateur Mohammad Khatami est sorti de son silence pour appeler à une réconciliation nationale, signe que le camp réformiste espère enfin sortir de l’ombre. Dans le même temps, plusieurs figures conservatrices ont jugé nécessaire de faire revenir sur la scène politique les réformateurs, marginalisés depuis l’écrasement du Mouvement vert après l’élection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. Car si les luttes intestines chez les conservateurs perdurent, ces derniers pourraient en payer le prix fort.

Culot sans borne

Les conflits entre le guide suprême et le président ont toujours existé. En 1981, l’ayatollah Khomeiny avait congédié le premier président post-révolutionnaire, Abdulhassan Bani Sadr. Quand Ali Khamenei succéda à Khomeiny, décédé en 1989, il était en conflit larvé avec Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, mais ces divergences restaient dissimulées dans les arcanes du pouvoir. Mohammad Khatami et le guide suprême entretinrent des relations tendues. Ces différends étaient très visibles. Entre Mahmoud Ahmadinejad l’anticlérical, qui souhaitait que les femmes puissent se rendre aux matches de football, et Ali Khamenei, la relation avait pourtant bien débuté. Lors de son premier mandat, le président resta d’autant plus effacé qu’il n’avait pas de vrais soutiens. «A partir du second mandat, Ahmadinejad a pris confiance, relève Fereydoun Khavand, professeur à l’Université de Paris V. Il a développé ses réseaux. Il a aussi compris que la population était fatiguée du religieux. Le clash entre lui et le guide ne devrait toutefois pas aller jusqu’au limogeage. Ali Khamenei va tenter d’affaiblir considérablement le président. Il ne sévira que si Mahmoud Ahmadinejad décide d’aller plus loin.»

Aujourd’hui, entre les deux, les pommes de discorde sont multiples et le culot du président est sans borne. «Le président a tenté d’entrer dans les domaines réservés au guide, souligne Clément Therme, auteur d’une thèse sur les relations russo-iraniennes à l’Institut de hautes études internationales et du développement. Il a voulu licencier Heydar Moslehi, ministre des Renseignements, et a congédié le ministre des Affaires étrangères Manouchehr Mottaki, proche de Khamenei.» Il a surtout refusé de limoger son chef de cabinet Esfandiar Rahim Machaie sur ordre du guide. Directeur des Iranian Studies à l’Université de Stanford, Abbas Milani émet deux hypothèses. Soit Ahmadinejad aspire à modifier la Constitution afin de pouvoir se présenter pour un troisième mandat, soit il tente un coup comme Poutine et Medvedev: il pousse Machaie à se porter candidat à la présidentielle de 2013 pour rester en embuscade.

Les pasdarans en embuscade

Que peut-il dès lors se passer? Chercheur au Washington Institute for Near East Policy, Medhi Khalaji juge le régime iranien très fragile, car il tient à la seule personne du guide. Contrairement à l’ayatollah Khomeiny, puissant par son charisme, Ali Khamenei n’avait que peu de crédibilité en politique et au sein du clergé. Il a fortement concentré les pouvoirs, se créant un bureau employant plus de 1000 personnes, marginalisant davantage la présidence. «L’autorité croissante de Khamenei est le principal obstacle à la constitution d’un vrai Etat», souligne Medhi Khalaji. En cas de décès du guide, avance le chercheur, ceux qui ont du pouvoir, les Gardiens de la révolution (pasdarans), vont sans doute le conserver. Pour l’heure, aucune personnalité ne semble en mesure de succéder à Ali Khamenei. Abbas Milani ajoute: «Les pasdarans détiennent le pouvoir réel. Ils contrôlent la sécurité, la filière du gaz et du pétrole, de la construction. Il y a quelques jours, leur commandant Jafari expliquait la ligne politique et économique que l’Iran devrait suivre. Sous Khomeiny, les pasdarans ne pouvaient pas interférer dans la politique. Aujourd’hui, le guide, dont la base sociale s’est très réduite à la suite des événements de 2009, ne peut compter que sur les Gardiens de la révolution et la milice Basij.»

La succession du guide est donc primordiale. Même si Abbas Milani estime que le velayat-e-faqih (la suprématie du juriste théologien) est mort en juin 2009 quand les Iraniens du Mouvement vert criaient marg bar dictator (mort au dictateur), les pasdaran pourraient pousser un des leurs pour succéder au guide. A moins qu’ils ne forment, avec le président, un conseil temporaire, autorisé par la Constitution, pour diriger un régime essentiellement militaire.