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entretien mercredi 26 octobre 2011

«Plus on vit dans le virtuel, plus on a besoin d’avoir des racines»

Lidewij Edelkoort: «Ma personne n’a pas d’importance dans les tendances. Je fais tout pour être aussi abstraite que possible, comme une page blanche, et je me force à tout accueillir.» (Ruy Texeira)

Lidewij Edelkoort: «Ma personne n’a pas d’importance dans les tendances. Je fais tout pour être aussi abstraite que possible, comme une page blanche, et je me force à tout accueillir.» (Ruy Texeira)

Pour la célèbre chasseuse de tendances Lidewij Edelkoort, les années à venir verront se développer un mouvement quasi romantique de retour aux valeurs de la terre. Nos modes de vie, de production, de consommation, notre façon de nous nourrir vont être imprégnés par cette nouvelle symbiose entre la biologie et la technologie. Exploration de nouveaux territoires

«Chasseur de tendances.» Ces termes nous renvoient directement à l’imaginaire des années 90, à l’époque où l’on s’extasiait sur le fait que des gens puissent avoir pour métier de pressentir, de décrypter et de nous raconter de quoi demain sera fait. Aujourd’hui, ces chasseurs de tendances sont plus que jamais sollicités par les marques pour analyser la manière dont les métamorphoses de la société s’expriment dans les choix et les actes de consommation.

Celle que l’on appelle Li Edelkoort – de son vrai prénom Lidewij – est une pionnière de cette profession, qu’elle exerce depuis le début des années 80. Elle en est aujourd’hui la figure de proue. En 2003 déjà, le magazine Time la choisissait pour figurer parmi les 25 personnes les plus influentes au monde dans le domaine de la mode. Au travers de ses cahiers de tendances, de ses publications (notamment le magazine Bloom ), de ses conférences aux quatre coins du monde, elle énonce les concepts, les couleurs ou les matériaux qui, selon elle, seront incontournables dans les années à venir. Hollandaise, elle se forme au design de mode à l’Ecole des beaux-arts d’Arnhem, et décroche son premier job dans le grand magasin De Bijenkorf, où émergent sa sensibilité et son talent pour pressentir ce que les consommateurs ont envie d’acheter plusieurs saisons à l’avance. Esthétique à ses débuts, son rôle est aujourd’hui devenu plus sociologique, voire même politique, explique Li Edelkoort. Il est aussi pédagogique, puisqu’elle a dirigé l’Académie d’Eindhoven de 1999 à 2008, l’une des meilleures écoles de design européennes de laquelle sont sortis des talents comme Hella Jongerius, Maarteen Baas, Marcel Wanders ou encore les designers de Studio Job.

La couleur des jours à venir, donc. Dans les différents thèmes abordés par Li Edelkoort, une idée directrice revient: la ruralité réinventée, l’idée d’une «ferme du futur», qui fonctionnerait selon des modalités propres à notre époque hypermoderne. Nos modes de vie, à un niveau structurel tout autant que matériel, vont être profondément imprégnés par ce nouveau rapport à la nature. Dans cette symbiose de la biologie et de la technologie, les ruptures traditionnelles entre l’intérieur et l’extérieur de l’habitat tendent à s’adoucir. A un niveau plus élargi, les villes deviennent plus vertes tandis que les campagnes se modernisent. Et partout, un besoin accru d’enracinement. Ces scénarios que nous a fait partager en détail Li Edelkoort se déclinent sur plusieurs modes et plusieurs territoires. Ils nous proposent d’imaginer demain, mais nous permettent avant tout une lecture plus informée et perspicace des changements que nous vivons dès aujourd’hui. Et nous éclairent dans les choix qui conditionnent notre qualité de vie.

Le Temps: Lorsque vous imaginez demain, vous parlez de villes plus vertes et de campagnes plus urbanisées. Est-ce à dire que la frontière entre ces deux types de paysages tend à s’effacer?
Lidewij Edelkoort:
Oui, et ce n’est que le début. Pour l’instant, on ne voit pas encore d’immeubles radicalement contemporains à la campagne, mais cela va progressivement être transformé par les populations urbaines qui sont en train de s’y installer. C’est en marche. Elles amènent un goût pour d’autres habitats, d’autres espaces. Déjà aujourd’hui, elles s’emparent de ce qui existe et le transforment; elles prennent des granges pour en faire des lofts, par exemple. Ce sont des gens qui peuvent avoir un pied-à-terre dans une grande ville et vivre quatre à cinq jours par semaine à la campagne. A l’inverse, en ville, on se sent trop urbanisé et on fait tout pour y amener un peu de verdure. On voit cela avec le développement des jardins sur les toits, l’utilisation qui est faite des balcons, des fenêtres de la cuisine. Aux Etats-Unis et au Canada, c’est un phénomène très marqué. L’intérieur et l’extérieur de l’habitat commencent à se fondre. De la même façon que ville et campagne se fondent. Il y a des éléments très nature dans nos intérieurs, et des éléments très salon dans nos jardins. Les jardins sont considérés un peu comme une extension du salon. On développe de plus en plus de meubles nomades, de petits éléments mobiles que l’on peut balader d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre, de l’intérieur à l’extérieur.

C’est aussi un désir d’intimité dans l’espace public, de s’approprier les jardins, les parcs, comme un prolongement de chez soi?
Il y a un désir de les utiliser plus, et de manière plus juste. J’ai l’impression qu’il y aura aussi davantage de serres: c’est une manière d’agrandir une maison sans trop de problème de permis, et c’est un lieu qui peut aussi faire office de jardin d’hiver. Dans notre dernier cahier de tendances, nous parlons aussi de tous ces lieux de rêve et d’évasion comme les chalets, les huttes, les caravanes, les bungalows. On peut vivre dans un appartement en ville comme si c’était un temple nomade. Les territoires symboliques fusionnent, les frontières se brouillent.

A l’intérieur même de nos habitats, il y a une nouvelle répartition des espaces, notez-vous. Les salons disparaissent à la faveur de la cuisine où l’on peut recevoir ses amis et les plus petites pièces se transforment en des espaces assez sexués, boudoir versus fumoir… Est-ce un brouillage des espaces publics et privés chez soi, qui traduit un désir d’être plus perméable, plus nomade?
Je pense que c’est un désir d’être chez soi comme on est ailleurs, de ne pas forcément manger toujours sur la même table, avec le même partenaire, de ne pas toujours dormir dans le même lit. On peut avoir une chambre à soi et parfois vouloir s’endormir dans un lit de jour, ou dans une chambre à part, ou dans une serre… Ce sont des mini-révolutions internes, dans l’idée de rendre la vie plus joyeuse. Peut-être parce qu’on sort moins, qu’on subit des agressions, que l’on voyagera de moins en moins – notamment parce que l’avion devient détestable. C’est l’idée de voyager chez soi, avec des films, Internet, en testant d’autres manières de cuisiner, en ayant l’esprit nomade.

Vous parlez d’un retour à la ruralité, mais ce n’est pas une vision pastorale et naïve de la nature. Les designers la réinventent en la mariant aux outils technologiques les plus modernes. Ce mariage donne lieu à des infrastructures d’avant-garde; ça ressemble à quoi?
Il y a deux mouvements, de la simple esthétique à une vision plus globale. D’une part, il y a le côté pastoral interprété de manière contemporaine: c’est le retour des bancs, des grandes tables, des constructions architecturales qui ressemblent aux anciennes fermes. C’est avant tout une façon de vivre au vert et de l’intégrer dans la vie quotidienne. D’autre part, certains designers imaginent toute une vie intégrée, en cultivant leurs propres plantes ou en élevant leurs propres animaux: ils deviennent paysans ou bergers pour leurs besoins professionnels. C’est une sorte de vie en vase clos, en autarcie. Il s’agit, par exemple, pour un designer textile, d’acheter son propre champ de lin pour pouvoir le cultiver et faire ses propres fils, ses propres teintures. Les designers veulent intégrer toute la chaîne de production. Dans ce milieu-là, l’aspect rural d’avant-garde est très intégré. Peu à peu, cela devient de petites industries où travaillent entre 25 et 75 personnes. Au fur et à mesure, ces petites entreprises viennent redonner un élan à l’appareil industriel que l’on avait perdu. Il s’agit de réintégrer le processus de production sous l’égide du designer. Ce n’est qu’un juste retour à sa fonction première: faire, et pas uniquement concevoir.

Est-ce que bientôt chacun d’entre nous sera capable de faire émerger ses propres formes et d’être le designer de son propre environnement?
Oui, mais ce sera pour plus tard. Dans un premier temps, on essaie de comprendre comment la biologie peut donner forme. On étudie le mouvement de la nature pour l’imiter, et on sent dans le langage des designers qu’ils aspirent à pouvoir semer la forme et la récolter.

Quels seront les formes, les contours de notre habitat, des objets qui nous entourent et de nos modes de vie, dans un tel contexte?
Il existe des tas de variantes possibles… Mais probablement, les cuisines ressembleront de plus en plus à de grandes cuisines de ferme, avec une grande place pour la cuisson, une grande table, un banc, peut-être même un lit dans la cuisine, dans un placard. C’est la pièce où l’on travaille, où l’on mange, où l’on prépare, où l’on vit la plupart du temps. Le salon, je pense qu’il est obsolète; en tout cas, on ne l’utilisera pratiquement plus en tant que pièce de réception. La chambre devient cinéma, bureau, salle de jeux et pourquoi pas salle de jeux érotiques. C’est une vaste opération où le lit devient «public» donc plus beau, plus design. La literie va prendre beaucoup d’importance, avec plus de matières, plus de textiles, de couleurs nouvelles, grisées, travaillées. Les salles de bains seront simplement plus utilitaires. Avec des matières brutes, et davantage de douches que de bains. Partout, on mise sur les matières et les couleurs naturelles.

Comment ce retour des valeurs liées à la terre et à la culture s’intègre-t-il dans notre ère virtuelle?
Très naturellement, main dans la main avec le virtuel. Plus on aura d’écrans – et on en a déjà cinq ou six chacun – plus nos doigts vont avoir besoin de toucher et de reconnaître le réel. La dimension de la matière devient alors très importante, c’est pour cela qu’il y a un retour au textile. Plus on vit dans ce monde parallèle, plus on a besoin d’avoir des racines. Plus on est connecté, plus on a besoin de se reconnecter. C’est fascinant de voir comment ça marche ensemble. Je vois des couples créatifs qui habitent dans des petites villes ou à la campagne. Ils vont directement de leur petite ville à Tokyo, Miami ou Milan, ils n’ont plus forcément besoin de la capitale de leur pays. On voit l’amorce d’une réflexion sur le fait que nos grandes villes ne sont pas adaptées. On n’a plus besoin de cela avec les outils de travail à distance, cela nous rend libres.

Est-ce que cela veut dire que de plus en plus de gens vont vivre à la campagne?
On est libre de le faire, en tout cas. Il y a moins d’agressions, plus d’air, on a plus d’espace pour la même somme d’argent, et potentiellement de meilleures écoles quand les enfants sont jeunes.

C’est une vision extrêmement positive du futur. Quelle pourrait être l’empreinte négative de ce retour à la ruralité?
Chaque tendance a un côté noir. Dans ce cas, il s’agit éventuellement d’une rétraction dans des mœurs plus sévères, un repli sur soi, une forme de régionalisme. Ce mouvement est déjà à l’œuvre en Europe avec des effets pervers, comme tous ces pays qui ferment leurs frontières. Il y a des répercussions à un niveau politique. Dans notre société mondialisée, on sent que l’on a besoin d’être plus impliqué à un niveau local. C’est indéniablement important pour pouvoir vivre le global sans s’y perdre. Mais on sent que le régional peut déraper.

Cultiver et prendre soin de son propre jardin, c’est prendre conscience de ses racines, et de celles du produit que l’on consomme. On n’est plus face à un produit raffiné, standardisé, complètement déconnecté de son cheminement. C’est primordial, cette idée de racines, selon vous?
Ça a commencé avec le retour du jardinage, autour de 1987: c’est une des plus grandes tendances que j’ai rencontrées dans ma vie! Depuis, ça n’a jamais cessé. Même au Japon, où les gens n’ont pas de terrain, ils exploitent leurs balcons. C’est aujourd’hui capital. Cela a commencé avec les herbes, puis les légumes, puis les œufs… Les gens y ont d’abord entrevu une solution prudente à un niveau sanitaire, puis pour retrouver le goût des aliments, puis pour être autonomes, et on ne sait pas où cela va s’arrêter… Et quand Michelle Obama a valorisé et médiatisé le jardinage à la Maison-Blanche, comme Eleanor Roosevelt l’avait fait en son temps, ce sont des signes très forts.

On ressent aujourd’hui qu’il y a un fort besoin de singularisation dans les modes de vie mais aussi dans les produits de consommation: le retour en grâce de l’artisanat en est le reflet.
Le consommateur est tellement éduqué qu’il peut être lui-même le commissaire de sa maison-musée. On est apte à faire ses propres choix, à assembler les choses à notre façon, à créer des natures mortes et des installations nous-mêmes. C’est un énorme pas en avant par rapport à une époque où tout était prescrit. C’est aussi une manière de vivre les espaces différemment: on revisite l’agencement des pièces selon ses propres besoins. Et c’est exact, le fait main, que ce soit par des artisans ou par nous-mêmes, est en train de devenir très important. On a parfois l’impression de trouver quelque chose d’unique, qui est peut-être fait pour nous, qui nous est peut-être destiné, ou qui nous attend quelque part. Ce sont des rencontres plus émotionnelles, plus denses. La même chose peut advenir à un niveau industriel, si le produit est fait avec autant d’amour. Certains produits industrialisés ont cette même capacité de séduction; ils sont sériels, mais ils peuvent être personnalisés par la façon dont on les assemble ou dont on les utilise. Je pense à des designers comme Hella Jongerius, Marcel Wanders, Konstantin Grcic… La nouvelle génération a le don de créer du sériel et du fonctionnel dotés d’une d’âme. Et curieusement, cette âme va pouvoir être interprétée de différentes façons par les utilisateurs. L’industrie a beaucoup appris du design autonome. Quand je regarde ce que fait Patricia Urquiola, tout est génial, et tout est industrialisé. Ce sont des pièces qui enrichissent énormément notre vie sans pour autant être uniques.

Comment cette ruralité high-tech peut-elle être porteuse de nouvelles pistes de réflexion pour le commerce?
Il y a l’esprit d’atelier, l’idée que l’on puisse avoir une boutique locale, extérieure aux grandes villes, des lieux saisonniers ou qui ne fonctionnent que le week-end, le retour des marchés de campagne. On essaie de toucher le consommateur d’autres façons.

Et dans le domaine de la cosmétique?
Dans le secteur de la beauté, toutes les marques de niche – de cosmétiques ou de parfums – prennent soudain beaucoup d’importance, car les grandes marques se sont donné trop de peine à faire du marketing et pas assez de créations. Actuellement, leur tendance est de copier leurs propres produits phares, en les déclinant encore et encore. Avec pour résultat qu’on sent davantage le marketing que l’odeur du parfum.

Vous décrivez un consommateur responsable…
Il est de moins en moins dupe, et va devenir de plus en plus activiste. Ça commence doucement, et ça va se développer par le biais d’Internet. Lorsqu’aux Pays-Bas, la banque Ing a voulu verser des bonus à ses dirigeants alors que l’argent public avait volé à son secours peu de temps avant, presque tous les clients ont retiré leur argent en moins de trois jours. Les dirigeants de la banque ont dû rendre leurs bonus. C’est un petit pays, donc la réactivité est forte. Mais imaginez aux Etats-Unis l’ampleur des conséquences si les gens décidaient de boycotter telle boisson ou tel hamburger. Les marques sont obligées d’être de plus en plus honnêtes, droites et transparentes.

Les notions de matériaux naturels et même d’écologie ne suffisent plus pour décrire le changement auquel nous sommes confrontés. Les consommateurs ont pris conscience de l’importance de connaître l’origine d’un produit, qui l’a fabriqué, dans quelles conditions, avec quelles ressources. Quel sera le prochain pas, et comment ces changements vont-ils affecter les produits et les actes de consommation?
Les marques ont besoin de créer des liens avec le consommateur, et ce lien passe par le respect pour l’origine du produit: respect pour le mouton, les chèvres, le champ, le blé, respect pour ce qui nous nourrit. Je sens qu’on rentre dans une phase où le lien écologique est presque d’ordre mythologique et spirituel. C’est un lien animiste aussi: on veut toucher l’animal en nous, notre côté instinctif. Cela explique que les animaux domestiques soient tellement importants, les émissions sur eux, tout cela nous bouleverse. On se fond corps et âme avec la nature. L’écologie en termes scientifiques et en tant que critère de marché, c’est une chose. Mais je vois aussi aujourd’hui un mouvement que l’on peut presque qualifier de romantique. Le bio a vraiment bien survécu, la crise l’a renforcé, il s’est installé avec plus de proximité chez les gens. On a épousé la source et on se sent lié de manière holistique avec l’univers, avec l’autre, avec la collectivité. Tout cela fait corps. Une fois qu’on en sera arrivé là, on aura beaucoup gagné.

On a cette idée que les produits artisanaux, faits à la main, sont plus chers. Peuvent-ils vraiment gagner le marché de masse? Peut-on apprendre à consommer moins, mais mieux?
Le propre de ce genre de production, c’est justement de ne faire que des petites séries, puis de recommencer autre chose. Il y a des tas de paramètres de fabrication que l’on peut mieux cibler, adapter, réaliser sur mesure. Il y a forcément un prix à payer pour cela. Mais en même temps, il y a des tas de choses que l’on évite de payer: le transport et donc l’assurance, le fait que l’on doive s’engager très tôt sur des quantités. Le prix n’est donc pas si excessif lorsqu’on le compare à ceux des produits sériels. La deuxième chose importante, c’est que l’industrie va revenir en Europe. On ne pourra pas continuer à travailler en Chine ou en Inde, car ça deviendra trop cher. Ces pays se sont développés, notamment en travaillant pour nous comme des esclaves. Et maintenant ils ont pris de l’assurance, ils ont de l’argent, ils sont nombreux, ils ont un marché gigantesque et ils ont décidé de devenir des pays créatifs. C’est LA priorité pour le gouvernement chinois, qui investit beaucoup pour cela. Aujourd’hui déjà, les prix ont grimpé de 15 à 30% et dans cinq ans, cela reviendra au même pour une entreprise européenne de produire ici où là-bas. Entre le coût des transports, les problèmes de piratage que cela induit… Si on fait les bons calculs, ce sera même plus avantageux de produire pas trop loin de chez nous. Même les grands groupes vont produire localement, là où ils vendent. Et ces grands groupes pourront ainsi bénéficier d’une certaine influence locale. Une entreprise basée au Tyrol pourra avoir envie de faire du mobilier traditionnel repensé par un jeune designer. De même pour une autre basée au Canada. Une grande marque internationale pourra être nourrie avec des idées extrêmement locales. Je ne vois pas d’autre scénario.

Ce sera donc un paysage beaucoup plus contrasté, coloré, diversifié, pluriel au niveau de la création?
Oui, et cela va nous amener surtout du travail. Et pour des pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, cela peut être salutaire. Mais même pour l’Amérique, qui est en train de perdre la main. C’est pour cette raison que l’Allemagne est encore si forte aujourd’hui: le pays n’a jamais lâché la production. Un Etat devrait être capable de produire ce dont il a besoin en temps d’isolement, que ce soit en raison d’une guerre ou de problèmes naturels. Mais encore une fois, ce désir d’autonomie peut aussi conduire de nouveaux courants nationalistes… Rien n’est simple, mais je vois tout cela d’un bon œil. Je crois qu’on est en train de vivre un vrai changement. Le fait que l’on soit moins individualiste, que l’on vive plus en groupe, que l’on soit en train de mélanger campagne et ville, de réunir les opposés… Les tendances sont très fortes et positives. Les politiciens sont en décalage avec ça et ne voient pas ce changement. On dit aujourd’hui que les caisses sont vides; certes, mais ce retour de l’industrie va venir troubler toutes les prévisions, car on a pensé que l’Europe n’allait être qu’un prestataire de services, un conseiller pour le reste du monde. Tout cela est à recalculer.

Cette réinterprétation de la nature est aussi étroitement liée à nos modes d’alimentation. On parle de «slow food», de légumes oubliés, de recettes locales. Est-ce qu’au niveau du rituel social, nous allons aussi au-devant de nouvelles façons de s’alimenter et de prendre ses repas?
On est en train de changer de rythmes et de rites. Beaucoup de gens font de grands déjeuners le week-end et dînent peu par conséquence. Mais le grand repas traditionnel va lui-même être un peu moins plébiscité au profit de toutes sortes d’autres moments de la journée. Il y a cette idée de prendre le thé, des tapas, un petit-déjeuner, un brunch. On peut recevoir tout au long de la journée, et ce n’est pas forcément à 9 heures le soir. Cela amène aussi d’autres nourritures: on peut montrer ce que l’on sait faire en cakes ou en sucreries. On est beaucoup plus libres. Chacun y prend ce qu’il veut. Et puis il y a le grand retour du pique-nique. On invite tout le monde dans le jardin ou sur le toit pour un barbecue. Globalement, c’est une grande diversification des horaires et des nourritures. En ce moment, il y a aussi une réinvention de la cuisine américaine: faire de bons hamburgers, c’est très chic. Il y a aussi bien sûr le pain, que l’on fait éventuellement soi-même. Et des variations à l’infini dans le respect des choses très simples: quel beurre avec quel pain, quel poivre avec quel sel, quelle eau on boit et à quel moment.

La «cucina povera» (la cuisine pauvre) est du dernier chic. C’est une tendance qui va se développer, selon vous?
Cela fait tout simplement partie de notre recherche d’authenticité. On est sur-nourris de sushis et «tomates-mozza», tout ce qui était très excitant au début et qui est maintenant plébiscité par la planète entière. On se réfugie donc dans davantage de choses simples et brutes. C’est la même chose pour les meubles.

Ce lien à la terre va jusqu’à une revalorisation de certains traits préhistoriques, voire archaïques dans le design…
Il y a une jeune génération de designers qui est née dans les meubles industriels des années 60, 70, 80, qui n’a connu que ça et qui a soudain compris qu’il fallait recommencer depuis le début. Rejeter ce qu’on a aujourd’hui et tout réinventer. Rechercher les idées comme si on vivait dans un désert. Ces designers, partout dans le monde, ont cherché des matières archaïques – la terre, la boue, des textiles comme le lin et la laine, la pierre, le fer brut, le bois, le cuir. Avec une envie de travailler cela de façon peu régulière, pas trop peaufinée ni trop lisse. Même si ce sont parfois des produits industrialisés, la main qui a conçu l’objet se perçoit, et on a le sentiment de vraiment toucher la matière. C’est quelque chose de nouveau, mais on s’y reconnaît néanmoins. J’ignore si ces designers se perçoivent par ce prisme de l’archaïsme, mais c’est émouvant de voir la diversité des expressions se rejoindre dans cette aspiration. On sent que ce courant est déjà en train de stimuler l’industrie, et qu’il y a une vraie tendance à utiliser des matières brutes, à ne pas teindre, par exemple.

La ferme, c’est aussi l’élevage. Or il y a une grande vague végétarienne qui gagne l’Europe. Vous pensez que c’est une prise de conscience qui va réellement transformer nos modes d’alimentation?
C’est absolument nécessaire que l’on mange moins de viande et de poisson. Et c’est une bonne chose, car on pourra alors peut-être manger de meilleurs produits. Mais si on veut manger de la viande et du poisson bio, cela coûte plus cher, car il faut aller plus loin pour le trouver, et ce sont des goûts beaucoup plus forts. D’ailleurs il y a un retour du gibier, car c’est très authentique. La chasse est réglée par des quotas et au fond, c’est ce système qui est le plus juste.

Nous avons été conditionnés à construire notre identité par des actes consuméristes. Comment trouver de nouvelles manières de se sustenter qui soient compatibles avec l’abandon de ces réflexes?
Je crois que la consommation est un corps qui s’autorégule. Une fois qu’on a eu beaucoup de choses, on revoit naturellement sa soif d’acquisition à la baisse. Je vois autour de moi, en milieu urbain, des gens qui ont entre 35 et 45 ans et qui trouvent de moins en moins attractif de consommer autant. Ce n’est pas bien vu. Le consommateur éduqué va néanmoins acquérir d’excellents produits. On mélange le meilleur des designers avec du vintage et de l’artisanat local. On compose davantage. Et dans la mesure où l’on vit de plus en plus avec le virtuel, peut-être arrivera-t-il un moment où l’on n’aura plus besoin de posséder, mais où l’on pourra juste projeter. Si j’aime une sculpture, un immeuble, une vache, un meuble, je peux tout simplement les projeter sur un mur, un écran, pendant quelques semaines ou quelques mois, et je peux me satisfaire de cette image.

Et à titre personnel, quel genre de consommatrice êtes-vous?
Je suis une espèce de super-consom­matrice avant les autres. Mais je ne consomme pas parce que ce dont je parle n’est pas encore sur le marché. Je me l’imagine, je consomme de la fantaisie, de l’imaginaire. Une fois que ces choses arrivent sur le marché, je n’en ai plus besoin, car je les ai déjà absorbées. Plus on devient éduqué, plus on stimule en notre for intérieur notre fantaisie, notre capacité à rêver, notre créativité. L’idée se suffit à elle-même. C’est une projection à très long terme, mais ce n’est pas du minimalisme, ce n’est pas puritain. C’est une autre façon d’utiliser son cerveau. En revanche, le besoin de toucher restera, aussi bien avec les doigts que dans la gorge. C’est pour cela qu’on voit beaucoup de fibres, de fèves, de graines: on a davantage besoin de choses tactiles. Je ne les vois pas disparaître, au contraire. En contraste avec le monde de plus en plus virtuel, nous avons besoin de nous rattacher à des sensations très concrètes.

Quelles sont les bonnes questions qu’on doit se poser aujourd’hui en tant que consommateur?
Je dirais qu’il faudrait davantage utiliser son instinct. Ne pas réfléchir. Consommer comme un artiste crée. C’est la consommation créative, instinctive, ritualisée. Quand on a un besoin fou de quelque chose, il faut se l’octroyer. Pourquoi ne pas acheter trois nappes de table, par exemple, si on n’en a plus eu depuis très longtemps. Mais lorsque l’on achète des nappes, on fait l’impasse sur autre chose. Etre partial et instinctif. On a le droit et le devoir vis-à-vis de soi de s’écouter, et de ne pas écouter la société qui nous dit que l’on a besoin de telle chaussure, de telle besace, de tel téléphone… Nombre de consommateurs sont influencés par la voisine, les copines, la presse, la télé, il faut, il faut, il faut… Ce n’est pas vrai car personne ne sait mieux que nous-mêmes ce que l’on veut vraiment, et ce qui nous va vraiment. Et une fois qu’on a trouvé ce qui nous va, il faut de temps en temps en racheter… Je connais beaucoup de gens qui achètent trois fois la même paire de chaussures, car c’est ce qui leur va. L’édition française du magazine Elle a fait une enquête qui révélait que 65% des femmes aimeraient bien racheter les mêmes choses que celles qu’elles possèdent déjà. Or, les marques prétendent sans cesse faire des nouveautés. Qui ne sont pas vraiment des nouveautés, d’ailleurs, mais plutôt du recyclage. Elles feraient mieux de réfléchir aux intemporels. En tant que consommateur, c’est bien de faire le plein et de passer à autre chose. Lorsqu’on tombe sur quelque chose de bien, il faut le prendre et ne pas attendre car après, on ne le retrouve jamais. Et on peut regretter et chercher telle ou telle chose durant des années. Après, on fait le vide pendant un moment. Ça ne sert à rien de trop planifier. Et surtout il faut être complètement convaincu que vous êtes le commissaire de votre vie. Dans cette veine, on sait aujourd’hui très bien mélanger un meuble de notre grand-mère avec quelque chose de contemporain, quelque chose de trouvé, quelque chose de donné, on est apte à briser tous les tabous. C’est aussi cela, le plaisir de la création. Il faut voir le shopping comme une création, et non comme une récréation.

Vous dites que nous allons vers une vie plus communautaire. Est-ce que cela veut dire que nous serons davantage capables d’empathie et de prendre en compte les problèmes de la planète à un niveau plus global, en tenant compte des populations les plus vulnérables? Est-ce que ça va jusque-là?
J’ose l’espérer, mais je n’en suis pas sûre. Parce que le communautarisme que l’on sent aujourd’hui est très lié à des groupes et des projets de proximité. Cela peut être le résultat final, si vraiment la société change grâce à cet esprit de solidarité, mais il n’y a pas encore de vrais signes bouleversants de cela. Les gens, la presse, les chansons, certaines actions en parlent, mais on ne sait pas comment faire pour «bien faire» dans le domaine caritatif. Partager les richesses, on n’a pas encore compris comment faire. On sait que le don ne fonctionne pas, on sait que la coopération fonctionne éventuellement, il faudrait en faire davantage. Tout le monde devrait en faire à son échelle. Dans ma société, on a depuis dix-huit ans une sorte de groupement d’amis, une marque humanitaire. On travaille en Afrique, au Maroc, au Bangladesh, en Inde. Ce n’est pas grand-chose, on réussit juste à faire circuler l’argent, mais on nourrit à peu près un village d’artisans, tout en faisant plaisir aux gens ici: avec des produits fabriqués là-bas, stylisés selon leurs usages. On travaille avec eux pour que ça colle à nos besoins. On fait des ventes une fois par an. Ce sont des choses qui pourraient être plus répandues. Se donner pour objectif de se consacrer uniquement à l’aide, je n’y crois pas: l’organisation repose financièrement sur cette aide et trop d’argent se perd. Ce sont au contraire les gens qui sont en plein boom d’activité qui devraient prendre leurs responsabilités.

Quelles sont les répercussions de cet esprit de communauté sur l’habitat? Est-ce qu’il nous mènera à davantage de cohabitation?
Il y a déjà des signes, des maisons qui regroupent plusieurs générations: grands-parents, parents, enfants. Chacun a son propre territoire mais ils sont quand même ensemble. C’est un besoin particulièrement saillant chez les personnes âgées, qui veulent être autonomes mais regroupées, notamment pour bénéficier d’une structure de soins. Puisque ces structures vont de moins en moins être prises en charge par l’Etat, les personnes âgées devront s’organiser elles-mêmes. On voit des immeubles pour personnes du troisième âge avec un appartement réservé pour un soignant. Ce sont des schémas qui sont en route. Les jeunes, eux, vivent déjà souvent ensemble dans une maison, leurs structures reposent beaucoup sur le groupe. Mais ce n’est pas un retour à la vie en communauté. La beauté de la chose aujourd’hui, c’est qu’on peut faire don de sa personne à un groupe, à un projet, mais on n’a pas besoin de céder son individualité. C’est ça qui est nouveau. Et c’est pour cette raison que les nouvelles formes de coopération et de cohabitation seront axées sur la différenciation, privilégiant l’individu au sein de la chaîne. Comme au niveau de la production, on tend à ce que chaque objet soit unique. Dans chaque domaine, c’est le même constat, comme une répétition des variations.

Dans une exposition qui a lieu en ce moment à la Design Week de Moscou*, vous évoquez les similarités entre certaines constructions actuelles ou futures et l’habitat animal… Pouvez-vous nous parler de ce rapprochement?
C’est encore à un stade assez expérimental. Mais on constate que beaucoup d’habitats animaux, de leurs façons de construire font écho à ce qui se fait maintenant en architecture. Ce sera très intéressant de voir comment tout cela va se concrétiser. Il y a les nids (les oiseaux sont très présents partout en ce moment), les abris des castors (qui travaillent avec l’eau et le bois, c’est le côté cabanon), ceux des termites qui leur permettent d’être autonomes et d’avoir une circulation d’air très performante. Il y a de nombreux paramètres à étudier et cela donne une grille de lecture très différente pour les architectes: un certain nombre d’entre eux travaillent sur ces idées et font des recherches en ce sens pour trouver de nouvelles pistes. Là aussi, c’est un esprit primitif et high-tech à la fois.

Est-ce que cet esprit de ruralité nous amène aussi à envisager la maison comme un jardin intérieur, comme un paysage?
Le fait que l’on couvre le sol avec des tapis, que l’on ait de nombreux coussins, des plaids, des poufs, comme des petits bouts de différentes parcelles de terre aiguise cette perception. Tous les meubles en ce moment sont matelassés, bien gonflés, et restent à un niveau proche du sol.

Quel type de plantes, de cultures peut-on envisager à l’intérieur d’une maison?
On assiste au grand retour des graminées, à l’intérieur mais surtout à l’extérieur. Il en existe de nombreuses sortes, en version haute ou basse. C’est beau, car cela donne beaucoup de mouvement. Et puis il y a les plantes exotiques, les palmiers, les grands feuillages, une tendance un peu jungle à la maison. Ou alors des plantes très simples et rurales: le géranium, le bégonia, le rhododendron, l’hortensia. Le jardin extérieur s’invite à l’intérieur. (Voir p. 10-12)

Est-ce que la décoration évolue avec les saisons?
Oui, et cette flexibilité se manifeste surtout au travers des tissus, des housses, des rideaux. La peinture devrait également être considérée comme une chose très changeante. On joue avec les accessoires et, vers Noël, c’est encore une tout autre ambiance. La décoration est nomade, instinctive, liée à l’émotion. L’été, le lit est plus léger: c’est un autre poids de tissus, avec de jolis draps, juste une petite couverture, il est plus sexy tandis qu’il se fait plus dense et douillet durant l’hiver.

Personnellement, quelles sont les valeurs qui vous guident et vous stimulent dans votre mode de vie aujourd’hui?
D’abord, je dois dire que ma personne n’a pas d’importance dans les tendances. Je fais tout pour ne pas avoir de personnalité, pour être aussi abstraite que possible, comme une page blanche, un simple récepteur et je me force à tout accueillir, même si je n’aime pas. Un retour du fascisme en Europe, ça ne me plaît pas du tout, mais je le constate. Mais ce qui me motive actuellement le plus, c’est de continuer à donner de l’espoir à la société, car je pense qu’il y a lieu d’en avoir. Il faut passer le cap du début du siècle, et j’espère qu’on pourra le franchir sans passer par des drames. Je veux aider mes clients à mieux faire fructifier leur entreprise en produisant moins mais de manière plus ciblée. Les aider à produire le plus sérieusement possible, de manière biologique et locale.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de votre métier et de votre rôle?
J’ai vu mon travail, qui était plus esthétique au début, devenir de plus en politique et social. Et je pense que mon passage en tant que directrice à la Design Academy d’Eindhoven a aiguisé chez moi cette envie d’éduquer. Nous communiquons avec nos clients personnellement, mais aussi au travers de Trend Tablet (www.trendtablet.com ), notre forum libre et non payant sur Internet. Notre but est qu’il devienne une sorte de Wikipedia des tendances, où beaucoup de gens nous écrivent pour que l’on puisse sentir tous ensemble où l’on va. C’est cette envie-là qui me motive. Et puis je suis dans une grande quête de comprendre ce qu’est le spirituel dans la vie de tous les jours. Le respect pour soi-même, prendre le temps, la beauté des gestes simples, l’importance de la famille, être ému par la lumière, être porté par le mouvement. Des choses vraiment banales, pas des choses flottantes. Identifier le bonheur caché mais à portée de main. Je pense qu’il faut réapprendre aux gens la beauté d’une chose bien faite, d’un blanc, d’une faïence parfaite, d’une forme de bouteille qui peut émouvoir, d’une coupe de cheveux qui nous fait du bien, d’un liseré qui fait qu’un vêtement se distingue. Ce sont toutes ces choses familières mais qu’on ne voit pas.

Il paraît que vous aimez beaucoup les champignons?
Il y a dans cette matière quelque chose de très intéressant car ça rebondit, c’est très nerveux, presque comme un caoutchouc. On aimerait pouvoir l’imiter par la technologie. Ça revient très fort en nourriture, et c’est aussi une manière d’être transporté…

* «Organic Dwelling», Musée d’architecture de Moscou, du 11 octobre au 27 novembre.

www.trendtablet.com Li Edelkoort sera à Zurich le 6 décembre pour présenter les tendances de l’été 2013. Contact: welcome@trendinformation.com

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