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Ski alpin samedi 25 février 2012

«Il va me falloir du temps pour réaliser»

Didier Cuche dans ses œuvres. (AFP Photo)

Didier Cuche dans ses œuvres. (AFP Photo)

Didier Cuche a remporté vendredi le premier super-G de Crans-Montana. Mercredi, il s’était longuement confié au «Temps» afin d’évoquer ses ultimes objectifs

C’était mercredi après-midi. Il venait de poser ses bagages dans sa chambre, avant d’évoquer ses dernières courses à venir en Suisse, à Crans-Montana. Détendu, Didier Cuche confiait vouloir tout donner, ne pas se laisser perturber par les sollicitations d’un public aux attentes proportionnelles à l’affection qu’il porte à son champion. Entre-temps, le Neuchâtelois a remporté la première des trois épreuves, le super-G de vendredi. «Ça me permet d’aborder la suite avec un peu plus de sérénité, d’avoir encore plus confiance en moi pour les deux courses qui viennent», lâchait-il à l’arrivée. Son exploit donne encore plus de relief aux propos confiés quelques jours plus tôt. Avec ce mélange de sincérité, de sensibilité à fleur de peau et d’autodéfense qui rend le «Suisse de l’année» si touchant.

Le Temps: Vous allez disputer vos dernières courses en Suisse. Cela ajoute-t-il une charge émotionnelle?

Didier Cuche: Je ne pourrai le dire qu’après. Ce qui est sûr, c’est que le programme des obligations est plus chargé que d’habitude. Comme à chaque fois qu’on court en Suisse. Mais le but est de parvenir à aborder ces courses comme n’importe quelles autres pour être performant.

– Ce week-end en forme d’adieu aura une valeur particulière pour le public…

– Je pense qu’il sera très demandeur de photos et de dédicaces. Et, comme chacun a un iPhone avec appareil de photo incorporé, ça va être difficile de rester dans ma bulle. J’espère que les gens comprendront que je ne peux pas m’arrêter auprès de chacun. C’est juste impossible. Surtout que les trois quarts des gens appuient sur le mauvais bouton, et il faut tout recommencer. Ça ne va pas être évident d’être à fond dans le processus de préparation.

– Le fait d’avoir annoncé votre retraite vous a-t-il libéré? Abordez-vous les courses différemment, par pur plaisir?

– Le pur plaisir est de toute façon là, mais il est teinté de plus ou de moins si ça se passe bien ou pas. Comme je n’ai jamais voulu une tournée d’adieu en dilettante, je n’ai pas l’impression d’avoir l’état d’esprit qui consiste à me contenter de ce qui vient. Je reste très motivé, à bloc. Il y a de beaux challenges. J’ai choisi de ne pas aller à Bansko pour pouvoir mieux me préparer pour Crans, et peut-être faire une bonne perf’ en géant ici. J’ai envie de bien faire et de profiter. Mais pour cela, il faut être intensément dedans. Ça va au-delà du simple plaisir de savourer les dernières courses.

– Les vivez-vous plus intensément du fait qu’un coin de votre tête a conscience de leur côté ultime?

– Ce n’est pas une chose à laquelle je réfléchis. Je ne cherche pas à avoir sous contrôle la manière de les vivre sur le plan émotionnel. En revanche, niveau ski, j’essaie de me donner pleinement pour ne pas avoir de regrets. Le but est d’avoir conscience que ce sont les dernières à Crans-Montana, et d’être dedans au maximum.

– Vos objectifs pour ce dernier mois? Le Globe de descente?

– C’est sûr que le Globe de descente est jouable, même si c’est très serré. Beat [Feuz] est en feu. Klaus Kröll est super-régulier. Mais je vais me battre pour essayer d’aller le chercher. Sinon, on a encore cinq super-G devant nous [quatre après celui de vendredi]. Finalement, avec les annulations des courses, on a à peine disputé le tiers de la saison dans cette discipline. Tout est donc jouable, même si je ne me fais pas trop d’illusions. Les points d’avance de Beat et d’Aksel Lund Svindal seront difficiles à aller chercher, surtout s’ils sont en forme. [Il devance Feuz au classement de la discipline et talonne Svindal avec 38 points de retard.]

– Crans-Montana, c’est là où, en 1998, vous fêtez votre éclosion en Coupe du monde avec une 2e place, un an après les Mondiaux de 1987…

– C’est chargé d’histoire. Les Mondiaux de 1987 renvoient à une période dont on a beaucoup entendu parler. On nous l’a souvent rappelée lorsqu’on était dans le dur. C’était une belle époque et, quand on évoque une Coupe du monde à Crans, les gens repensent immédiatement à ces quatorze médailles. Quelque chose d’impossible à rééditer. Sinon, pour moi, Crans évoque effectivement 1998. C’était la première saison où j’étais vraiment établi, où je montais sur le podium en Coupe du monde. Terminer par une 2e place en descente, c’était juste magnifique.

– Avez-vous bien la piste en tête?

– La partie du haut, on ne l’avait faite qu’à l’entraînement car la descente avait été raccourcie. En haut, il y a de la pente et des bosses. Après, c’est un peu moins pentu mais il y a toujours pas mal de mouvements de terrain à travailler au niveau du timing pour aller vite. En super-G, ce sera le plus important. C’est une piste intéressante dans la mesure où il est difficile d’aller vite, mais il n’y a pas la déclinaison à laquelle on est habitué en Coupe du monde. Quoique, la piste de Lake Louise n’est pas super-raide non plus. Ni celle de Val Gardena. Quoi qu’il en soit, ce sera difficile d’être performant en raison du terrain mouvementé.

– Des Mondiaux de 1987, gardez-vous des souvenirs télévisuels?

– J’ai des vagues souvenirs de la sortie de piste de Joël Gaspoz. C’est l’image qui m’est vraiment restée, à laquelle j’ai repensé lorsqu’il m’est arrivé la même chose à Kranjska Gora. Je me souviens aussi de la cassure en haut à Cry Der, l’arête où il fallait placer des travers pour passer. Un petit peu comme à Val d’Isère, où on sortait du chemin au milieu du tracé. Sinon, je n’ai pas plus de souvenirs visuels que ça.

– Par rapport à Wengen où on vous a toujours bassiné parce que vous n’avez jamais remporté le Lauberhorn, vous sentez-vous libéré de cette pression?

– Si j’écoute le public, pas vraiment. Que ce soit ici lors de nos entraînements la semaine dernière ou récemment à Veysonnaz, il n’y en a pas beaucoup qui m’ont simplement souhaité bonne chance. Il y avait plus de commentaires du genre «on veut te voir gagner, tu vas gagner, tu dois gagner». Ça fait quelques années que l’on attend ça de moi. Je ne vais pas dire que ça me passe au-dessus mais, dans ces cas-là, j’ai envie de répondre que je ferai ce que je peux, que ça ne dépend pas que de moi. Certes, il faut être bon, mais il faut aussi avoir un peu de réussite. En général, je passe mon chemin ou je dis merci.

– Sportif suisse de l’année constitue déjà une belle récompense, mais Suisse de l’année signifie que votre aura dépasse le domaine du sport. Comment expliquez-vous cette popularité?

– Je ne suis pas certain d’être le mieux placé pour l’expliquer. Mais c’est touchant et, pour moi, un honneur dans la mesure où cela va effectivement au-delà de la performance sportive. Cela signifie que les gens apprécient ma personnalité. Et c’est vrai que cela m’a toujours tenu à cœur que l’image que l’on a de moi corresponde à celle que j’ai de moi-même, et non à celle décrite par certains médias à un moment donné de ma carrière. Cela dit, je reste persuadé que cela passe avant tout par le succès sportif. On a beau être le meilleur des gars, la popularité reste liée aux résultats. Il se trouve que ça a bien fonctionné pour moi ces dernières années. Et, dans ces cas-là, on a la possibilité de se présenter sous son vrai jour. Plus on a l’occasion de parler avec les médias plus on montre son vrai visage. Sinon, ce sont les médias qui créent votre image. Après, je pense que l’image donnée n’est jamais complètement en décalage avec ce que l’on est. Il y a eu des passages plus difficiles dans ma carrière, où je n’ai peut-être pas toujours montré le meilleur de moi-même.

– Une telle reconnaissance vaut-elle un résultat sur les pistes?

– Ça ne déclenche pas du tout le même genre d’émotion. C’est une fierté et un honneur. Mais cette fraction de seconde où l’on voit son chrono en vert, c’est une autre dimension. Il ne faut même pas chercher à comparer.

– Quand on dispute sa dernière saison, entre-t-on déjà dans les flash-back?

– Je n’ai pas attendu la fin de ma carrière pour en avoir. Quand on est autour d’une table et que chacun raconte ses anecdotes, les flash-back affluent. J’ai le sentiment qu’il va me falloir du temps et du recul pour vraiment prendre conscience de ce qui s’est passé ces trois ou quatre dernières années. Que ce soit ces récompenses honorifiques ou les cinq victoires à Kitzbühel. Il me faudra y retourner, ne plus être au départ de la Streif, être nerveux en les regardant descendre et me dire «ce n’est juste plus possible» pour mesurer ce que j’ai accompli. Ces dernières années ont passé comme une fusée.

– Au moment de vos victoires à Kitzbühel puis Garmisch, vous sembliez sur un nuage…

– A Garmisch, je me suis presque surpris moi-même car, aux entraînements, je n’étais pas percutant. J’ai tendance à me dire que, pour un vieux, il faut des descentes sprints pour gagner. Même si à Chamonix ça s’est joué à peu de choses et que j’ai aussi remporté celle de Lake Louise. A Garmisch donc, j’étais étonné de gagner. A Kitzbühel en revanche, l’objectif était fixé avant le départ. J’avais envie de gagner. Mais à l’arrivée, je me suis dit: «Comment est-ce possible?» Je n’arriverai jamais à expliquer pourquoi j’étais dans cet état-là. Là-bas, je suis un autre homme. Mon langage corporel sur les skis, peut-être même à l’hôtel, n’est pas le même. Est-ce que le fait d’annoncer ma retraite m’a aidé à aller chercher cette victoire ou est-ce simplement le fait d’arriver là-bas? Je ne pourrai jamais répondre. Mais beaucoup de gens ont oublié l’ordre des choses. Ils me disent «c’est magnifique de s’arrêter au sommet». Ils oublient que j’ai annoncé ma retraite deux jours avant de gagner la Streif. Les gens accordent de l’importance au fait de s’arrêter ou pas sur une bonne note. J’ai de la chance que ça se soit passé comme ça mais, avant le début de la saison, je n’y attachais pas une telle importance. Quand tu rempiles, tu as envie de faire bien et tu te prépares à faire bien.

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