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Tennis samedi 09 juillet 2011

Roger Federer: «Vieillir ne me fait pas peur»

«J’ai toujours gardé mon côté ouvert, spontané et rigolo.» (Pierre-Yves Massot)

«J’ai toujours gardé mon côté ouvert, spontané et rigolo.» (Pierre-Yves Massot)

Le Bâlois, qui a reçu «Le Temps» dans le cadre de la rencontre de Coupe Davis Suisse-Portugal, retrace son parcours unique avec le recul et la lucidité d’un sage

Il arrive souriant et détendu. La compagnie retrouvée de ses copains de jeunesse réveille son petit air mutin. Roger Federer prend place dans l’une des salles de l’imposant hôtel Bellevue, où loge toute l’équipe de Suisse pour cette rencontre de Coupe Davis contre le Portugal. On sent le Bâlois ouvert et réceptif. Un entretien en tête à tête avec l’homme aux seize titres du Grand Chelem est un bien rare. L’aboutissement de longs mois d’attente et de patience. Un moment qui se mérite et se savoure…

Le Temps: Si demain vous jouez contre Roger Federer, qu’est-ce que vous vous dites?

Roger Federer: Ma première réaction est de me dire que ce serait intéressant de découvrir ses faiblesses et ses points forts, de voir s’ils correspondent à ce que j’imagine. En fait, je me suis déjà demandé ce que ça ferait de jouer contre moi-même. Notamment lorsque je me suis retrouvé face à un adversaire dont le jeu me paraît similaire au mien.

– Mentalement, serait-ce un choc?

– Oui. Le fait de jouer contre quelqu’un qui a déjà accompli beaucoup de choses comme Nadal, Sampras ou Agassi, est toujours un moment à part. C’est différent que d’affronter un joueur n’ayant jamais remporté un tournoi ou juste quelques-uns. Disputer un match face à quelqu’un ayant prouvé quelque chose pendant aussi longtemps a forcément une saveur particulière. Je ne veux pas avoir l’air de me lancer des fleurs, mais ça fait dix ans que j’ai battu Sampras à Wimbledon, je suis toujours là et n’ai pas quitté le top 10 depuis huit ou neuf ans.

– Imaginons que vous êtes un grand chef et que l’on vous demande un plat particulièrement raffiné, le clone de Roger Federer. Quelle serait votre recette?

– Je ne cuisine pas du tout, c’est terrible. C’est un de mes plus mauvais points. On ne peut même pas parler de faiblesse tellement c’est le néant (il rit). Pour faire mon clone, je ne sais pas, je mettrais un mélange de concentration et de décontraction. Vu qu’en dehors du court, je suis très relax. Du professionnalisme et de l’attachement à la famille et aux amis. C’est un peu cela ma vie. Cela donne un plat assez équilibré à tous les niveaux. L’équilibre, j’ai besoin de ça pour réussir.

– Vous dites que vous étiez un diamant brut qu’il a fallu tailler. Il y a donc aussi du talent…

– Oui effectivement. Si je compare à Roddick qui avait le service pour arme ou à Hewitt et Ferrero qui, très jeunes, avaient cette solidité mentale et physique, moi je n’avais pas tout ça. J’avais un talent extraordinaire avec un bras très rapide, mais j’ai dû beaucoup travailler pour l’exploiter. Car sans le physique et le mental, honnêtement, le talent ne sert pas à grand-chose. Alors que si tu travailles bien ces deux points, il peut devenir immense. C’est ce que j’ai réussi à faire. Je suis fier de ne pas avoir abusé de mon talent. Je suis toujours un peu triste quand je vois de jeunes joueurs hyper talentueux qui ne font pas l’effort d’en tirer profit. C’est dommage.

– En français, on dit «être né sous une bonne étoile». Les étoiles, ça vous parle? Vous arrive-t-il de lire votre horoscope?

– Rarement. Même si je crois un petit peu à la notion de signe astrologique. Rod Laver, Pete Sampras et moi sommes tous les trois Lions. Je ne veux pas dire que nous sommes nés sous une bonne étoile, mais un petit peu quand même. Les Lions aiment être le centre de l’attention tout en appréciant d’y échapper aussi quand ils le décident. Ça peut aider dans le tennis. Même si je suis conscient que ça ne marche pas toujours.

– Vous êtes Lion et, le 8 août, vous aurez 30 ans. C’est quoi, l’âge de raison, de la maturité?

– A 20 ans, je pensais que c’était le meilleur âge. Et maintenant, je me dis que 30 ans c’est le meilleur âge. Tu es plus mûr, tu n’es plus le mec qui sort tout juste de l’adolescence, une période assez explosive pendant laquelle tu es comme une éponge, tu apprends énormément de choses et emmagasines plein d’informations. Vingt ans, c’est un âge où tu découvres qui sont tes vrais copains, qui est ta famille, quelle est ton identité. A 30 ans, tu sais déjà tout ça. Tu sais où tu en es et tu es plus serein. Moi, je me sens bien et le fait d’avoir 30 ans ne me cause aucun problème. Au contraire. Et je pense que même à 70 ans, je dirai la même chose, je serai content d’avoir cet âge-là. Vieillir ne me fait pas peur. Je perçois ça comme un processus positif. Je trouve sympa l’idée d’avancer et de vivre des choses.

– Lors de la dernière décennie, vous avez vécu des choses incroyables…

– Oui, plutôt (il sourit).

– Avez-vous l’impression d’avoir changé?

– Changer… Je ne vais pas dire que c’est une notion négative parce que ça a aidé Barack Obama à bâtir sa campagne. Mais en ce qui me concerne, je préfère le mot adapter. J’ai peut-être changé deux ou trois choses mais je me suis surtout adapté à mon nouveau statut, au fait de devenir une vedette. J’ai appris à gérer ça. A 20 ans, marcher sur des tapis rouges en costard-cravate n’est pas agréable, tu n’as pas l’habitude. Après tu apprends, tu mûris et ça se passe beaucoup mieux. Ça peut paraître bizarre, mais par mes résultats, je suis devenu plus confiant de manière générale. Au début, par exemple, j’avais du mal à parler à des filles. Puis, petit à petit, j’ai commencé à ne plus rester accroupi dans mon coin. Ce n’est pas que je me sentais plus beau qu’avant, mais je me disais que je m’étais prouvé des choses et que je pouvais me permettre d’avoir davantage confiance en moi. Je me suis affirmé, mais j’ai toujours gardé mon côté ouvert, spontané et rigolo. J’ai aussi appris à affronter les médias. Au début, j’étais assez méfiant. Je me disais que les journalistes allaient de toute façon écrire ce qu’ils voulaient. C’est malheureusement l’image qu’on a des médias, car certains déforment effectivement la réalité. Il y a eu pour moi une forme d’apprivoisement avec la presse. Les journalistes ne me connaissaient pas et essayaient de saisir qui je suis. Ce n’était pas toujours évident. J’avais l’impression de devoir me répéter. Faire comprendre, par exemple, que je m’appelle «Rodger» et non «Roger», que ma couleur préférée c’est le rouge et pas le bleu. Ça a été un combat mais le message a fini par passer clair et net. Aujourd’hui, ça se passe bien et je suis soulagé de ne plus avoir ces rapports conflictuels.

– Il s’écrit beaucoup de choses sur vous. Quel est le compliment qui vous a le plus touché et la critique qui vous a le plus blessé?

– Avec du recul, tout et rien. Bien sûr ça me fait plaisir quand je gagne et que tout le monde écrit que je suis le meilleur. Ça nourrit la confiance. Tu te dis que les sacrifices consentis ont payé non seulement sur le terrain mais aussi en dehors. Ce n’est pas que tu aies vraiment besoin de ça, mais ça aide à savoir que tu es sur le bon chemin et que ça plaît aux gens. Car, sans forcément comparer un court à un théâtre, nous sommes quand même un peu sur scène à essayer de faire plaisir au public. On ne joue pas que pour soi-même. Donc lire ou entendre que tu as régalé par ton jeu est agréable. La critique la plus mal vécue? Après ma défaite au premier tour de Roland-Garros en 2003. J’avais déjà perdu au premier tour l’année précédente et les gens se demandaient si Federer n’était pas un de ces talents qui ne parviendrait jamais à percer. C’est là où, pour la première fois, je n’ai plus lu un seul article avant Wimbledon. C’est à ce moment-là aussi qu’un ancien joueur a dit que j’avais un mauvais slice alors que j’avais l’impression que c’était le coup le plus sûr dans mon jeu. Ça m’a déstabilisé, alors j’ai décidé de ne plus faire attention à ce qui se disait. Et derrière, j’ai gagné mon premier Wimbledon en 2003. Cela reste comme un immense tournant des événements. La suite, on la connaît. C’est incroyable dans la mesure où j’étais vraiment en plein doute après ce Roland-Garros 2003.

– Après cela, vous avez connu cette période quasi surnaturelle. Ne payez-vous pas aujourd’hui le fait d’avoir habitué les gens à la victoire?

– Quand tu joues pendant dix ans, tu ne peux pas rester toujours au même niveau. Surtout dans le tennis, où le classement est particulièrement fluctuant et sévère. Si, par exemple, Rafa ne peut pas jouer l’US Open et que l’autre [ndlr: Novak Djokovic] gagne, cela fait toute de suite 3500 points d’écart. Après, les gens vont dire que Nadal ne sait plus jouer au tennis. Ce système de classement est la porte ouverte à l’interprétation médiatique sans qu’il y ait nécessairement d’analyse approfondie. En golf, par exemple, ils ont un système sur deux ans. Tiger Woods est resté numéro un mondial plus de 400 semaines, mais on ne parle jamais du classement. Du coup, il y a moins d’articles sur le fait que tel ou tel joueur est subitement moins bon. Cela dit, il faut accepter la critique et y être ouvert. Tant qu’elle est justifiée.

– Est-ce que l’on s’habitue à la victoire?

– Oui. Pendant les phases où je gagnais tout le temps, quand il m’arrivait de perdre, j’étais un peu déboussolé. Je ne savais plus comment jouer. Je n’avais pas l’habitude d’être mené, alors je prenais des mauvaises décisions. Je me demandais si je devais faire quelque chose de particulier, si je devais prendre des risques. Et je crois que ça a été ma force ces dernières années: parvenir à trouver des solutions, rester calme et savoir quel chemin suivre pour y arriver quand même. Pendant longtemps, je n’ai quasiment pas eu de matches en cinq sets. En 2005, j’ai disputé seize finales sur dix-sept tournois. Il y a des réflexes que tu oublies.

– Vous avez inspiré un philosophe français, auteur d’un livre sur vous et votre jeu. Est-ce que cela vous surprend?

– Oui, c’est surprenant, mais cela montre encore une fois à quel point le sport peut susciter des émotions fortes, ravir les gens ou les rendre tristes. C’est enrichissant pour ceux qui le font et ceux qui le voient. C’est pour ça que j’aimerais bien que mes filles fassent du sport. Tu apprends à gagner mais aussi à perdre. Or, c’est essentiel dans la vie de savoir gérer la défaite pour continuer à avancer et progresser. Il y a aussi une dimension sociale importante. Bref, c’est sain. Je trouve donc intéressant que ça inspire un philosophe. Ça me donne envie de lire ce bouquin.

– Il paraît que, la nuit, vous regardez le sport à la télévision jusqu’à pas d’heure…

– C’est vrai. J’étais à Shanghai pendant le fameux match Turquie-Suisse. J’avais réussi à trouver une chaîne le diffusant et je l’avais regardé jusqu’à 4 heures du mat’. Heureusement, j’étais déjà qualifié pour la demi-finale. Avec Alinghi aussi. Lors de la finale de 2003 en Nouvelle-Zélande, j’étais à Rotterdam et j’étais resté scotché à regarder les régates jusqu’au petit matin. Je regarde aussi le Super Bowl, la NFL. Le suspense dans le sport est quelque chose d’extraordinaire.

– Est-ce que la paternité a changé votre regard sur le monde, étant donné qu’en tant que parent on a tendance à se projeter?

– Absolument. C’est important de regarder devant soi. Pour l’instant, vu qu’elles ne vont pas se souvenir de ce qu’elles vivent, on essaie surtout de leur donner beaucoup d’amour sachant qu’elles garderont au moins en mémoire notre présence, nos câlins et nos bisous. La prochaine étape sera de les éduquer, de leur mettre un cadre, tout le monde ayant besoin de limites. Je vais essayer de faire de mon mieux, même si je suis conscient que c’est un défi et que ce sera difficile. L’idée est qu’elles soient scolarisées en Suisse, mais je veux continuer à voyager avec elles, qu’elles découvrent ce qu’est le monde, qu’elles soient ouvertes et conscientes de la chance qu’elles ont.

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