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Analyse mercredi 25 février 2009

Le capitalisme est malade de sa monnaie

La crise actuelle est «un enfant légitime de la politique rooseveltienne», nous apprennent Edouard Husson et Norman Palma dans un livre qui place la monnaie au coeur de l’histoire économique et politique. Un éclairage qui devrait servir à réformer le système monétaire international

La charge est précise, bien argumentée et très brutale. La crise actuelle est «un enfant légitime de la politique rooseveltienne», nous apprennent Edouard Husson et Norman Palma dans un livre qui place la monnaie au cœur de l’histoire économique et politique*.

Comment peut-on s’attaquer à Franklin Roosevelt, auteur du New Deal, réélu à trois reprises et modèle de Barack Obama? La période rooseveltienne est le moment de «l’accaparement des réserves d’or par Washington qui ne pouvait que provoquer un désastre humain», écrivent-ils. La démonétisation de l’or réalisée par Roosevelt en 1933 a fortement accru les réserves d’or américaines. Elles passent, avec le «Gold confiscation order», de 44% des réserves mondiales d’or en 1932 à 75% en 1944 (21 700 tonnes). En plus des réserves officielles s’ajoutent les réserves d’or privées, puisque la détention de métal jaune par les citoyens était rendue illégale.

Pourquoi est-ce un désastre? Théoriquement cette thésaurisation de l’or ne provoque pas de déséquilibres. Les pays excédentaires augmentent leur pouvoir d’achat et leur demande, ce qui crée un déficit commercial et permet aux autres pays de récupérer leurs réserves. Or les Etats-Unis ont maintenu un excédent commercial parce qu’ils n’ont pas remonétisé l’or. Les Etats-Unis ont accru la rareté de l’or et provoqué une énorme contraction de la base monétaire internationale, une chute de la demande globale et la Grande Dépression. Car avec le Gold reserve act du 30 janvier 1934, le dollar est dévalué de 69%! On comprend mieux son effet sur l’Europe et le Japon et son instrumentalisation par les leaders fascistes. La politique monétaire américaine à partir de 1933 «a rendu probable une nouvelle guerre mondiale», selon les auteurs. Le dossier Roosevelt est lourd: thésaurisant l’or, refusant de contribuer à la Société des nations, abandonnant les juifs européens à la conférence d’Evian de juillet 1938, créant Fannie Mae. L’Amérique de Roosevelt est loin du système libéral fait de réciprocité et de règles identiques pour tous, notent les auteurs.

Les auteurs proposent un retour aux principes de John Locke, l’un des fondateurs de la théorie quantitative de la monnaie. Car l’économie mondiale s’est fortement développée à partir de la fin du XVIIe siècle grâce au système du bimétallisme (or et argent). La date clé du début d’une longue et saine expansion, c’est 1679 et l’habeas corpus qui marque le début de la sécurité juridique, de la liberté individuelle et de l’individualisme. Cette loi permet aussi l’apparition des banques régionales et le passage de la thésaurisation à la capitalisation et du crédit. Sans Locke, on ne comprend pas la révolution industrielle. Une longue période faste durera jusqu’en 1821 et l’abrogation du bimétallisme. Ce dernier bouleversement, sous l’influence de David Ricardo, mène à une contraction massive de la base monétaire au plan international. Car si la monnaie manque, l’activité se contracte. Désormais, les cycles de surproduction sont plus fréquents et les crises se multiplient au rythme d’une par décennie jusqu’en 1914.

Après la Deuxième Guerre, les accords de Bretton Woods de 1944 et l’étalon de change or permettront la redistribution de l’or accaparé par Washington. Le redressement de l’Europe et du Japon après-guerre contient donc une dimension monétaire. Comme la Guerre froide d’ailleurs, née de l’incapacité des alliés occidentaux à s’entendre sur la question d’une monnaie pour l’Allemagne occupée.

Si l’étalon de change or avait rempli son rôle, rationnellement il aurait conduit à la renégociation des accords de 1944 par un retour à l’étalon or. De Gaulle l’a compris. Mais en 1969, Raymond Barre avance l’idée d’union monétaire européenne, ce qui plus tard mettra fin au conflit monétaire avec les Etats-Unis et enterrera le projet de remonétisation de l’or.

En effet en 1971, les Etats-Unis ont épuisé l’essentiel de leurs réserves d’or (3900 tonnes) et Richard Nixon supprime la garantie or du dollar. Dans la foulée on accorde aux Etats-Unis le privilège exorbitant d’acheter les biens du monde avec du simple papier. Puis avec les accords de New York, en 1985, il est décidé de réduire la valeur du dollar. Le départ est donné à l’Amérique à une économie de consommation dont on paie aujourd’hui la facture.

La démonstration de Husson et Palma fait mouche. La monnaie est au cœur du système. Si les opposants à l’intervention en Irak avaient adopté cette approche monétaire, ils auraient vu que les Américains devaient importer 2 milliards de dollars par jour pour combler leurs déficits et en dépensaient plus de 50% pour l’entretien de leur outil de défense. De facto le rejet du réalisme monétaire accompagne les pires errances du XXe siècle. Husson et Palma s’inscrivent dans la lignée de Ludwig von Mises. On pense bien sûr aux libéraux Pierre Leconte, Charles Rist et au Suisse Ferdinand Lips. Les auteurs plaident pour un retour au bimétallisme et ne seront certes pas entendus. Mais est-ce que la meilleure solution est une alliance entre dollar, euro, yen et yuan? Peut-on se satisfaire de la seule monnaie papier? Un retour au bimétallisme est improbable, mais les métaux précieux pourraient être inclus dans la nécessaire réforme à venir. Les auteurs ont aussi raison d’affirmer que la crise de Wall Street est au marché ce que la chute du Mur en 1989 est au communisme. Mais attention de ne pas confondre la fin du crédit et la fin du marché.


* Le capitalisme malade de sa monnaie, Edouard Husson et Norman Palma, FX de Guibert, 2009.

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