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édition jeudi 13 décembre 2012

Curiosités d’enfer

Pour dénicher un candidat à la réédition, il faut fréquenter les bibliothèques, les bouquinistes, mais aussi avoir un vaste réseau d’amis lecteurs. (Christohpe Simon / AFP)

Pour dénicher un candidat à la réédition, il faut fréquenter les bibliothèques, les bouquinistes, mais aussi avoir un vaste réseau d’amis lecteurs. (Christohpe Simon / AFP)

Republier des textes anciens et insolites peut s’avérer très rentable pour les éditeurs d’aujourd’hui. Mais la mise au jour de ces curiosités procède d’un travail de bénédictin. Exploration d’un filon très particulier

Imaginez-vous dans la peau d’un libraire qui devrait classer ces trois livres récemment republiés: La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés (Editions Autrement), Le Jardin parfumé (Ed. Philippe Picquier) et L’Art de péter (Ed. Payot). Où les ranger, en «littérature érotique», en «histoire», en «épanouissement personnel»? Il faudrait peut-être créer un nouvel espace, dans une petite alcôve au fond du magasin, le rayon de ce que les connaisseurs appellent des curiosités.

De quoi parlent ces trois livres? Le premier est un essai de sexologie écrit par un psychiatre zurichois au début du XXe siècle, le deuxième un célèbre manuel d’érotologie arabe du XIVe siècle, le troisième un traité comico-scatologique décomplexé du XVIIIe siècle. Au-delà de leur contenu, ils ont en commun d’être des documents historiques libres de droit, susceptibles d’intéresser plus qu’une élite de bibliophiles, un large public avide d’accéder aux saveurs particulières de l’histoire, en version originale. Ce sont aussi des cadeaux secourables à l’ami blasé qui a tout lu, ou à une tante excentrique.

Des éditeurs ont senti leur potentiel commercial. «Rééditer une curiosité ne coûte rien», raconte Antoine de Baecque, préfacier de L’Art de péter. Et elle peut rapporter gros: ici, 75 000 exemplaires ont été vendus depuis 2006, nécessitant une réimpression l’année passée. «Pensez qu’il suffit de 1000 à 1500 exemplaires pour rentabiliser ce genre de livre», explique Antoine de Baecque, lui-même directeur de la collection Le Temps retrouvé du Mercure de France, consacrée à la réédition de mémoires, journaux et documents de l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles).

Le Jardin parfumé est, quant à lui, un succès au long cours, une valeur sûre: «Nous l’appelons long-seller», explique Isabelle Lacroze, responsable des relations presse chez Picquier, éditeur de référence de ce classique arabe. «Il est immanquablement cité dans les «spécial érotique» des magazines féminins.» D’où sa réimpression régulière, la dernière en mai 2012. Quant à La Question sexuelle, il reparaît en librairie, abrégé, après un long sommeil de près d’un siècle. Les Editions Autrement en ont tiré environ 3500 exemplaires et «les ventes décollent, sans doute du fait des achats de Noël», explique Bénédicte Pastor, l’attachée de presse des Editions Autrement.

Et comment déniche-t-on ces textes, comment viennent-ils au jour? L’histoire est à chaque fois différente, mais elle démontre que la republication de curiosités reste, tout de même, une affaire de passion avant d’être une affaire de chiffres. Antoine de Baecque, qui cumule les casquettes d’historien, de chercheur et d’écrivain, avait mis la main sur L’Art de péter en faisant une recherche sur le rire au XVIIIe siècle: «Je pense qu’un bon dénicheur de textes anciens doit avoir une régulière et longue fréquentation des bibliothèques, et surtout la Bibliothèque nationale de France (BNF). Mais je me suis aussi constitué un réseau assez fiable de correspondants amis, qui savent que je suis toujours à la recherche de ce type de texte.»

Pourtant ce petit essai ludique a failli ne pas rencontrer le XXIe siècle. Antoine de Baecque raconte: «Deux éditeurs sérieux, des amis, avaient refusé le texte, car ils avaient sans doute un peu honte de le proposer en comité de lecture. Payot a osé, et cela lui a rapporté gros.» Ce succès est aussi, pour Antoine de Baecque, une victoire personnelle, puisqu’il a pour leitmotiv de «combattre l’esprit de sérieux de l’édition et de la pensée contemporaines».

Pour s’y retrouver dans l’océan de manuscrits et d’imprimés dormants, il faut beaucoup de curiosité, du nez et un peu de chance. Christophe Granger, historien lui aussi, a redécouvert La Question sexuelle presque par hasard: «Quand j’étais étudiant en histoire, j’avais trouvé mention de ce texte en bas de page d’un article d’Alain Corbin. Intrigué, j’étais allé le chercher à la BNF. Ce fut le coup de foudre. J’ai eu le sentiment d’avoir découvert une pépite, un livre passerelle.»

Passerelle, parce que ce traité écrit en 1905 par Auguste Forel, un aliéniste zurichois à la retraite, aborde frontalement et crûment les questions liées au sexe, et affirme l’importance capitale d’une sexualité épanouie, tant pour l’homme que la femme.

Des années plus tard, devenu chercheur au centre d’histoire sociale du XXe siècle à Paris-I, Christophe Granger le propose aux Editions Autrement. «Ils ont aimé l’idée d’un livre qui fasse vivre l’histoire sans être trop universitaire, raconte le chercheur. L’alchimie était pourtant délicate. Il faut que le document soit désuet, mais qu’en même temps, il parle au lecteur d’aujourd’hui et le surprenne par sa modernité insoupçonnée.» Seule concession, le texte d’origine est passé de 600 pages à 140, pour éviter de rebuter le public moderne.

De son côté, le Jardin parfumé – dont les multiples versions se perdent dans la nuit des temps – a été régulièrement exhumé depuis le XIXe siècle, à commencer par Guy de Maupassant, qui signalait l’avoir découvert dans la traduction d’un officier français cantonné dans le Maghreb. «C’est cette toute première traduction en français que nous avons reprise: elle dormait à la BNF», explique l’éditeur Jacques Cotin, qui fut directeur d’une défunte collection érotique chez Picquier. «Son intérêt provient aussi des dessins très évocateurs.»

Qu’est-ce qui intéresse le public dans ces curiosités? Jacques Cotin répond du tac au tac: «Personnellement je me demande ce qui intéresse les mamies américaines dans Fifty Shades of Grey, cet affligeant roman porno soft. Je crois que les gens s’autorisent à acheter le Jardin parfumé parce qu’on y parle de sexualité de façon technique. Les origines lointaines non élucidées de ce livre, sa postérité clandestine – dans le monde arabe, on ne le trouvait que dans les souks, sous le manteau – lui ont donné ses lettres de noblesse.»

Christophe Granger voit, quant à lui, le début d’un nouveau trend. «Je crois que ce type de publication a pour vocation de faire de l’histoire autrement. C’est-à-dire que l’historien, ici, ne produit plus de discours. Hormis la préface, il se tait et laisse parler le document, le rendant accessible au public intéressé, sans médiation.» Les Editions Autrement sont tout à fait sur la même ligne, puisqu’elles songent à publier régulièrement des documents historiques insolites. Mais encore faut-il les trouver: «Cela prend beaucoup de temps, et l’on est souvent déçu du contenu, reconnaît l’historien: il peut être ennuyeux, mal écrit… Je ne pense pas, hélas, que le réservoir soit inépuisable.»

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