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opinions mercredi 27 juin 2012

1200 jours de crise malgache

José Ribeaud

La situation restera calamiteuse tant que le président putschiste Andry Rajoelina et le président déchu Marc Ravalomanana s’opposeront avec la même intransigeance

La Fête nationale malgache s’est déroulée hier à Tananarive, la capitale, dans un climat délétère et des rivalités politiques qui peuvent à tout moment dégénérer et donner lieu à une explosion sociale. Depuis janvier 2009, le pays est en crise. Il s’enfonce chaque jour davantage dans l’insécurité, le désordre, la faillite financière, la déroute économique, la misère et la violence. La permissivité du régime et la complicité des forces de l’ordre permettent à des sociétés étrangères de piller les ressources naturelles dont regorge l’île rouge et de spolier les paysans de leurs terres.

Madagascar est devenu un Etat de non-droit dirigé par un régime putschiste dont l’incompétence le dispute à la versatilité. La corruption, le népotisme et le clientélisme sont omniprésents à tous les niveaux de la hiérarchie politique, de l’administration, de la police et de l’armée. Victime de racket, de pillages, de banditisme et soumise à une justice arbitraire, la population est à bout de forces et de patience. Des grèves perturbent l’activité économique, désorganisent les services publics, paralysent l’enseignement. Les caisses de l’Etat sont vides, les investisseurs désertent l’île, l’activité touristique pleine de potentialités stagne. Les USA et l’Union européenne font dépendre la reprise de leur aide financière de l’adoption d’une loi d’amnistie à l’égard des condamnés politiques et de la tenue d’élections libres, transparentes et crédibles. Toutes ces conditions figurent dans une feuille de route signée par les principales mouvances politiques malgaches sous l’égide de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC). Leur concrétisation – voulue aussi par l’ONU – est contestée et ajournée par la Haute Autorité de Transition (HAT) qui utilise toute la panoplie de la manipulation et de la désinformation pour conserver le monopole et les privilèges du pouvoir.

Cette gabegie est le résultat d’une rivalité irréductible entre deux personnages égocentriques et dont la vanité les rend insensibles aux souffrances de leur peuple et à la mainmise étrangère sur les richesses du pays. Le premier, Marc Ravalomanana, richissime commerçant et industriel, élu à deux reprises à la présidence, fut contraint à la démission et à l’exil par le second, Andry Rajoelina, ancien disc-jockey et propriétaire d’une station radio-TV. Il dirigea le mouvement de contestation et reçut le pouvoir des officiers qui commandèrent le putsch du 17 mars 2009. 1200 jours plus tard, à l’exception de la France en conflit ouvert avec le précédent président et du Vatican, soulagés qu’un catholique bon teint succède à un protestant, tous les Etats occidentaux ont refusé de reconnaître le nouvel homme fort de Madagascar et son «illégitime» pouvoir ainsi que le qualifie Washington.

A la tête de la Haute Autorité de Transition (HAT), Andry Rajoelina n’a pas tenu ses promesses de transparence et de lutte contre la corruption, de rétablissement des institutions démocratiques, de justice indépendante, de développement durable et de perspectives professionnelles pour une jeunesse avide de savoir, de contacts extérieurs et de vie meilleure. Il a remplacé le parlement par une institution bicéphale sans légitimité. Il a constitué un gouvernement pléthorique et dispendieux. Il a fait adopter à la hâte une nouvelle constitution taillée à la mesure de ses ambitions. Il a nommé des généraux à tour de bras. Pourtant, l’armée continue d’être déstabilisée et politisée par les dissensions et les mutineries.

Le pillage des forêts primaires est massif et impuni. Des milliers d’arbres de bois de rose sont abattus par des bûcherons clandestins et les rondins acheminés vers la Chine. D’autres richesses naturelles et ressources minières (pierres précieuses, cobalt, ilménite, nickel, bauxite, uranium, fer, charbon et pétrole) dont regorgent le sous-sol et les côtes malgaches sont convoitées et illégalement exploitées par des compagnies étrangères. Malgré les démentis du pouvoir, des terres agricoles sont spoliées par des multinationales. C’est le cas en particulier dans la grande plaine de l’Hirombe, au sud-ouest, où deux compagnies, une indienne et une italienne, accaparent les prairies où les éleveurs Bara font paître leurs troupeaux. Plus au sud, un groupe d’environ 300 bandits (des dahalo) volent des zébus, terrorisent des villages, tendent des guets-apens meurtriers à la gendarmerie.

Malheur aux journalistes qui osent contester la calamiteuse ­gouvernance et l’enrichissement éhonté des détenteurs du pouvoir. Ils sont victimes d’intimidations, parfois de bastonnades et d’emprisonnement. Des milliers de prisonniers croupissent, souvent sans procès, dans des prisons surpeuplées. Toutes les tentatives de sortie de crise achoppent à l’intransigeance des frères ennemis et anciens maires de Tananarive. Une rencontre souhaitée par les médiateurs africains entre Andry Rajoelina, le président putschiste, et Marc Ravalomanana, le président déchu, semble improbable. Contrairement aux précédentes crises politiques, le Conseil des Eglises chrétiennes à Madagascar (FFKM, qui regroupe les hiérarchies anglicane, catholique et luthérienne) n’a pas pu intervenir de manière positive en raison de dissensions manifestes. Or, tout pendant que les deux protagonistes couchent sur des positions incompatibles, l’anarchie et la violence continueront d’être le lot quotidien des Malgaches dont 76% (environ 15 millions) vivent dans une extrême pauvreté.

Cette situation calamiteuse perdurera jusqu’à ce que des hommes et des femmes de bonne volonté, intègres et soucieux du bien commun, soient en mesure de former un gouvernement apolitique d’union nationale dont la tâche sera de rétablir l’ordre constitutionnel et les institutions démocratiques. Ces élites existent. Elles tentent d’intervenir dans le débat par le Collectif des citoyens pour la réconciliation (CCC). Mais leur voix est pour l’instant inaudible dans le brouhaha des rivalités partisanes et claniques.

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