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roman samedi 16 janvier 2010

Richard Millet sur la trace des fantômes

Par Lisbeth Koutchoumoff

Un roman hanté et un récit sur les traces de son enfance libanaise, Richard Millet croise rêves et souvenirs pour s’approcher du gouffre du temps.

Histoires de fantômes, douces ou terrifiantes. Richard Millet publie deux textes cette rentrée d’hiver, tous deux placés sous le signe des réminiscences: un récit sur les traces de son enfance libanaise qui ne cesse de l’envahir, corps et âme, et un roman, tout aussi hanté.

L’enfance d’abord. Richard Millet, dans Brumes de Cimmérie, revient au Liban en août 2009, quelques mois après la mort de sa mère. Depuis ses jeunes années et après la guerre civile à laquelle il a pris part, l’écrivain s’est rendu souvent à Beyrouth. Ce voyage récent en rappelle d’autres et l’auteur, avec ses phrases caractéristiques, serpentines, absorbant comme un buvard effluves et souvenirs, croise les séjours et les années. Car c’est bien le temps et son secret que piste l’auteur, espérant de cette quête perdue d’avance un apaisement, une trêve dans la mélancolie et les vertiges.

Dans un tourbillon temporel incessant, les époques se répondent. Ainsi les tentatives répétées et dangereuses d’atteindre, en 1997, Jezzine, site du grand chantier d’adduction d’eau dont le père gérait la partie administrative dans les années 1960. En 2009, peu après le décès de la mère, comme en 1997, c’est l’hôtel sombre de Shangri-La à Laq­louq, lieu de vacances familiales, qui se dresse encore dans un paysage de cerisiers enneigés, très japonais. L’auteur y vient scruter l’ombre des longs couloirs, se tient devant la porte de la chambre occupée dans l’enfance, ne l’ouvre pas, préférant se fier à «cette étrange divinité qu’est la mémoire involontaire».

Dans ce style circulaire et ample, qui embrasse large, on déambule, sans plus trop savoir, comme l’auteur, dans quel temps on se trouve. Et cette perte de repères, voulue, berce, étreint et apaise en même temps.

On retrouve des parts d’enfance dans Le Sommeil sur les cendres, le roman qui paraît conjointement. Dans le froid terrible qui enserre, jusqu’aux entrailles, Nada, 30 ans, sous le soleil d’août, en Haute-Corrèze. La jeune femme fuit les bombardements israéliens de 2006 avec ses deux neveux, Nagy et Leila. Ils atterrissent au Rat, une bâtisse semi-abandonnée où règne Madame Razel, gouvernante de pièces vides et d’un passé que l’on devine lourd.

Le début du roman est brillant dans sa capacité à traduire le basculement dans l’ailleurs que représente l’arrivée à la gare de Bugeat pour Nada; l’étrangeté de l’accueil par l’homme à tout faire; le rougeoiement du ciel. Les phrases serpentent ici aussi et suivent l’emprise croissante du Rat sur la jeune femme. Le froid qu’elle est la seule à éprouver, les coups sourds comme venus des tréfonds, la panique de dormir seule, l’éloignement progressif des enfants qui optent rapidement pour le camp de la gouvernante: Richard Millet distille en maître du mystère les ingrédients du cauchemar. Avec ce glissement qui conduit imperceptiblement le lecteur à douter de l’héroïne dont on ne sait plus quelle géographie elle arpente, celle réelle de la bâtisse et des villages environnants ou celle des gouffres intérieurs. Aux côtés de Nada au début, nous optons un temps, bref, pour le point de vue terre à terre de la gouvernante, puis pour celui des enfants, avant de revenir, ensuite, dans une fin cinglante, à Nada.

Entre nuits d’angoisse et tentatives vaines de faire une promenade à la bourgade, le portrait de Nada se dessine. Célibataire, sans homme dans sa vie, sans statut social clair, méprisée pour cela par son aînée, restée à Beyrouth dans les bras d’un nouvel amour, Nada n’est ancrée en rien, si ce n’est au vide et aux souvenirs de l’enfance. Le Rat et son aile abandonnée aux ronces la renvoie à ses fantômes intérieurs, au froid existentiel qui la tétanise. La peur se mue ainsi en personnage, double de la jeune femme, qui se sent visitée.

Roman dense, au tempo soutenu, qui joue du mystère (franc-maçonnerie, caveau familial abandonné, morts mystérieuses) et du fantastique, Le Sommeil sous les cendres happe.

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