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Zoologie jeudi 05 janvier 2012

Année record pour le braconnage des éléphants

Catherine Vincent Le Monde

(AFP)

(AFP)

C’est un triste record que vient d’annoncer l’organisation non gouvernementale Traffic, spécialisée dans la protection des espèces menacées: plus de 23 tonnes d’ivoire ont été saisies en 2011 dans le monde, soit plus du double de la quantité saisie en 2010 (près de 10 tonnes). Alors que le commerce international de l’ivoire est interdit depuis 1989, le trafic de défenses d’éléphant ne s’est jamais si bien porté

Et encore ces chiffres ne prennent-ils en compte que les saisies les plus importantes (de plus de 800 kg). Saisies dont le nombre, là encore, enregistre une spectaculaire augmentation: treize en 2011, contre six en 2010.

«Plus de 23 tonnes d’ivoire, cela représente au moins 2500 éléphants, peut-être plus», indique Tom Milliken, de Traffic, qui gère le système de surveillance du commerce illégal de l’ivoire, baptisé Etis, pour le compte de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites). Qualifiant 2011 d’«annus horribilis» pour l’éléphant d’Afrique, il précise que cette évolution reflète «à la fois la hausse de la demande en Asie et la sophistication croissante des gangs criminels qui organisent les trafics».

Dernière saisie en date: celle, le 21 décembre, de 727 pièces d’ivoire dissimulées dans un conteneur au port de Mombasa, au Kenya. Destination: l’Asie. Comme d’habitude. La plupart des cargaisons illégales d’ivoire africain arrivent en effet en Thaïlande, et plus encore en Chine, où l’émergence d’une classe moyenne avide de produits de luxe favorise l’augmentation de la contrebande. Parmi les pays de transit figurent en bonne place le Nigeria, le Kenya et la Tanzanie. Mais aussi la Malaisie, impliquée dans six des treize grosses saisies réalisées cette année.

Le 12 décembre, les autorités malaises ont ainsi intercepté 1,4 tonne d’ivoire à Port Klang, à l’ouest de Kuala Lumpur. Les défenses provenaient de Mombasa. Transportées dans des conteneurs supposés renfermer des objets en grès, elles étaient destinées au Cambodge.

Les populations d’éléphants braconnés vivent, quant à elles, majoritairement en Afrique centrale. «La République démocratique du Congo et la République centrafricaine sont les deux pays où la pression du braconnage est la plus importante», accuse Céline Sissler-Bienvenu, du Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw). La forêt du bassin du Congo y tient une place primordiale. Or, l’éléphant de forêt est le plus recherché, «son ivoire étant plus résistant et plus facile à travailler que celui de l’éléphant de savane».

Les chiffres de 2011 ne manqueront pas de relancer le débat, récurrent, sur les conséquences des ventes exceptionnelles d’ivoire autorisées par la Cites en Afrique australe, où les pachydermes sont nombreux.

Sur les 500 000 à 650 000 éléphants d’Afrique recensés en 2007 par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 39% vivaient dans le sud du continent, contre 29% en Afrique centrale, 26% en Afrique de l’Est et seulement 5% en Afrique de l’Ouest.

La dernière de ces ventes contrôlées s’est tenue en 2008. Elle a permis à la Namibie, au Botswana et au Zimbabwe de vendre à la Chine et au Japon 200 tonnes d’ivoire issu d’animaux morts naturellement ou d’abattage pour la régulation des populations. La Tanzanie et la Zambie, où les populations d’éléphants sont en forte augmentation, souhaiteraient en bénéficier à leur tour.

Question: ces ventes ont-elles un impact sur le commerce illégal de l’ivoire? Constituent-elles un encouragement pour les trafiquants, qui en profitent pour écouler une partie de leur butin, comme le craignent la plupart des ONG environnementalistes? Fournissent-elles au contraire aux pays qui en profitent en toute légalité de meilleurs moyens pour entretenir les réserves naturelles et compenser les dégâts causés par les éléphants à l’agriculture?

La réponse est d’autant moins évidente que le marché illégal de l’ivoire évolue constamment. Et que la participation du crime organisé, affirme Traffic, sur la foi du nombre de très grosses prises effectuées en 2011, «est devenue un élément moteur de ce commerce de plus en plus important».

D’après les données du système Etis, une première vente conditionnelle, réalisée en juin 1999, avait été suivie par une baisse du trafic pendant cinq années consécutives. Mais il n’en a pas été de même avec celle autorisée en 2008. Le commerce illégal n’a cessé d’augmenter depuis 2004, avec une nette accélération en 2009. Sans que l’on puisse pour autant en tirer des conclusions de cause à effet.

Dans le doute, Céline Sissler-Bienvenu est catégorique. «Nous sommes totalement opposés à toute mesure de déclassement [des listes de la Cites interdisant le commerce des espèces] des populations d’éléphants tant que les moyens de lutte contre le braconnage n’auront pas fait leurs preuves. Or, on est très loin!», résume-t-elle. Et de citer pour exemple le Kenya, dont le président, Mwai Kibaki, pour montrer sa détermination, avait mis le feu, en juillet dernier, à un lot de 5 tonnes d’ivoire… Ce qui n’empêche pas ce pays d’être impliqué au premier chef dans le trafic actuel.

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