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policiers samedi 29 mai 2010

Deux énigmes chinoises du Tibet au lac Tai

(Keystone)

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Pollution des eaux, contrôle sur le Tibet, l’inspecteur Chen imaginé par Qiu Xiaolong et l’ex-inspecteur Shan, le héros d’Eliot Pattison, nous servent de guides dans les enfers de la Chine moderne.

Héritiers du juge Ti, les enquêteurs chinois modernes ne lui ressemblent guère, cependant. Le hiératique limier, débusqué dans la littérature chinoise classique mais complètement réinventé au siècle passé par le sinologue Robert Van Gulik, siégeait en son tribunal, tranchait les dilemmes dans le vif avec toute l’autorité que lui conférait sa charge, partait en expédition éclair avec ses hommes d’armes pour se saisir d’un suspect au terme de séances de déduction dignes d’un Sherlock Holmes.

Ses successeurs, en l’occurrence l’inspecteur principal Chen Cao, héros désormais bien connu de Qiu Xiaolong, et l’ex-inspecteur Shan, le baroudeur mystique créé par Eliot Pattison, ne se retranchent pas dans leurs fonctions et leurs bureaux, ne jouissent pas d’une garde rapprochée – même s’ils ont d’inévitables compères bien typés – et surtout se retrouvent plutôt démunis face aux maux énormes de la Chine moderne: en l’occurrence la pollution, personnage principal des Courants fourbes du lac Tai, et les aspirations tibétaines à l’indépendance qui sous-tendent Le Seigneur de la mort.

Si les courants du paisible lac Tai sont devenus «fourbes», c’est sans doute parce que leur couleur a complètement viré. C’est ce que découvre peu à peu l’inspecteur Chen Cao en villégiature forcée à Wuxi, dans une résidence au charme luxueux mais suranné, réservée d’ordinaire aux plus hauts cadres du Parti. Chen Cao se balade, se fait passer pour un professeur de lettres et un poète auprès d’une jolie fille. Mais celle-ci s’avère être une militante de la cause écologique. Et leurs promenades un peu amoureuses sur le lac Tai tournent vite à la chasse aux algues, mousses et autres boues suspectes dues aux activités coupables des usines chimiques du coin. Et bien sûr, le directeur d’une de ces usines ne tarde pas à être assassiné, alors même que son entreprise doit entrer en bourse. Qiu Xiaolong, écrivain né à Shanghai (non loin de Wuxi) et qui vit aujourd’hui aux Etats-Unis, raconte dans Les Courants fourbes du lac Tai comment l’avidité et la corruption ont transformé dans la Chine contemporaine d’anciens cadres du Parti en pollueurs forcenés. Le tout emballé dans la quête gourmande et amoureuse de l’inspecteur Chen, qui soigne ses vagues à l’âme par ses coups d’éclat policiers et par la poésie.

L’ex-inspecteur Shan Tao Yun est d’une étoffe beaucoup plus rude que son confrère de Shanghai. Ce n’est pas lui qui risque de se retrouver en villégiature à Wuxi. Il a par le passé titillé d’un peu trop près un officiel pékinois haut placé et c’est, pouilleux et paria, au sortir d’un camp de travail, alors qu’il transporte un cadavre pour le compte d’un village tibétain, que le lecteur le rencontre. Eliot Pattison a choisi un sujet encore plus brûlant que la pollution de la Chine continentale: la présence chinoise au Tibet. Sans manichéisme, même si la sympathie de Shan, qui a appris à connaître les lamas et s’en inspire, et de l’auteur vont clairement aux Tibétains, Eliot Pattison décrit un pays d’une rudesse impressionnante, peuplé d’opprimés. Les uns, les Tibétains, dépossédés peu à peu de leurs coutumes anciennes; les autres, les Chinois, pour la plupart envoyés là en exil et s’en vengeant à qui mieux mieux sur plus malheureux qu’eux. Un enfer donc où d’insouciants alpinistes occidentaux vont et viennent. Si la poésie nourrit les textes élégants de Qiu Xiaolong, c’est ici une certaine idée du bouddhisme et de l’histoire du Tibet qui emporte le lecteur, malgré une traduction hâtive, un peu plus loin qu’un ordinaire polar.

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