Texte - +
Imprimer
Commenter
Reproduire
candide lundi 16 avril 2012

Miroir, mon beau miroir

Deux journalistes britanniques témoignent de l’inconvénient d’être beau. Attention aux bris de verre

Certains disent que nous vivons l’ère du nombril triomphant. J’adorerais ne pas être d’accord.

Début avril, une certaine Samantha Brick, journaliste britannique free-lance, signe dans le populaire Daily Mail un de ces articles-témoignages à la première personne dont les Anglais sont friands. Titre: «Etre jolie n’a pas que des avantages: voilà pourquoi les femmes me haïssent.»

La blonde y raconte, sans l’ombre d’une ironie, comment, dans la rue, des inconnus lui offrent des fleurs et, dans les avions, le capitaine, du champagne. Mais, surtout, comment le fait d’être blonde, grande et mince a nui à sa carrière et à ses amitiés: des cheffes vieillissantes et aigries lui barrent la route et aucune mariée ne lui a jamais demandé d’être sa demoiselle d’honneur.

Bingo: sur la Toile, l’article suscite immédiatement un intense trafic de visionnements et de renvois, saisi au vol par les annonceurs ravis.

Le lendemain, The Guardian publie un texte signé d’un journaliste de la rédaction, Tim Dowling: «Comme Samantha Brick, je suis haï parce que je suis beau.» Le barbu y expose les mêmes soucis et se dit prêt, suite à son «coming out», à affronter les twitters amers et les mails hargneux.

Pastiche? C’est ce que j’ai cru comprendre à la lecture. Mais on dirait que là où il est question d’image, l’humour se raréfie.

Voici, en tout cas, Tim et Samantha se plaignant de l’inconvénient d’être beaux. Il faut ajouter, en considérant leurs photos, qu’ils n’ont rien d’absolument renversant ni l’un ni l’autre.

Quelles réactions suscitent-ils? Tel est vu qui croyait voir, attention, retournement de miroir.

Tim reçoit: des messages de solidarité de frères en beauté. Des exclamations admiratives et des allusions salaces de femmes émoustillées et de gays sous le charme. Mais de haine de mâles aigris, point. Surtout, à ma grande surprise, ses lecteurs, loin de lire son texte comme une réplique farcesque de l’original du Daily Mail, semblent décidés à le prendre au pied de la lettre.

Samantha, elle, suscite un déferlement de méchanceté qui laisse pantois. Sur le thème: tu n’es qu’une blondasse très ordinaire et si les gens te détestent, c’est à cause de ton insoutenable arrogance. Je cite: «Les gens ne veulent simplement pas d’une garce comme amie.»

La comparaison des deux cas m’a d’abord amenée à l’atterrante conclusion qui confirme tous les clichés: c’est donc vrai, les femmes sont, entre elles, plus envieuses et vipérines que les hommes.

Mais j’avais lu les commentaires, pas les signatures. En y regardant de plus près, j’ai découvert que les flèches les plus empoisonnées contre cette pauvre Samantha émanent de lecteurs masculins. Genre: tu es assez jolie pour être baisable, mais pas assez pour refuser un coup. La haine en plaque, comme on dit. Que reflète-t-elle? J’en suis encore à me le demander.

Ce qui est sûr, c’est que Samantha se ridiculise, Tim pas. Il est chroniqueur dans un journal haut de gamme et maîtrise la situation. Elle pige pour un tabloïd aux méthodes cruelles qui l’a, selon toute probabilité, envoyée au casse-pipe en connaissance de cause. Pas beau à voir, le Mail en son miroir.

Conclusion, toute partielle et toute provisoire: le narcissisme est peut-être une maladie d’époque. Mais seul tue le narcissisme du pauvre.

Reproduire
Commenter
Texte - +