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opinions jeudi 20 octobre 2011

L’impossible mémoire européenne

Annabelle Littoz-Monnet professeure assistante en histoire et politique européennes à l’IHEID

La Commission européenne s’est engagée en 2007 pour promouvoir une mémoire européenne commune censée souder une identité commune. Les crimes nazis et communistes ont été choisis comme plus petit dénominateur commun. Un choix controversé, explique Annabelle Littoz-Monnet

Depuis la signature du Traité de Rome, la question de l’existence d’une identité européenne a été au cœur des débats sur la nature du projet européen, la possibilité d’un démos au-delà des nations, et les limites géographiques de l’Union. Dans le contexte actuel de remise en question de l’union monétaire européenne, une réflexion sur les fondements mêmes du projet européen s’avère encore plus nécessaire.

Dans la Déclaration sur l’identité européenne (1973), les gouvernements européens s’inquiétaient déjà de la nécessité de redécouvrir les valeurs communes de l’Europe, rappelant que les pays européens partagent «une même conception de la vie, fondée sur la volonté de bâtir une société conçue et réalisée au service des hommes et entendent sauvegarder les principes de la démocratie représentative, du règne de la loi, de la justice sociale – finalité du progrès économique – et du respect des droits de l’homme, qui constituent des éléments fondamentaux de l’identité européenne».

La création de symboles européens, dans les années 1980 (le drapeau, le passeport, l’hymne européen, etc.) visait à donner quelques éléments tangibles à cette identité collective commune. Mais les symboles ont peu mobilisé l’esprit des citoyens. Les débats politiques transeuropéens restent, jusqu’à aujourd’hui, timides, et la mobilisation faible, quand il s’agit d’élire nos représentants à Strasbourg. Les citoyens des nouveaux pays membres de l’Union semblent encore moins impliqués dans la participation à la vie politique de l’Union européenne. Le constat est là: la construction d’une sphère publique européenne reste embryonnaire face aux obstacles de la diversité linguistique, culturelle et de la fragmentation du paysage médiatique au sein de l’Union.

C’est au vu de cet échec que les élites européennes ont mis en place une nouvelle stratégie: afin que les citoyens des pays de l’Union se sentent européens, il faut promouvoir le développement d’une mémoire européenne commune du passé des peuples européens. L’idée est simple. A une époque où la commémoration du passé devient un mécanisme fondamental de la définition des identités collectives au niveau national, il s’agit de déplacer ces processus de commémoration et de mémoire collective au niveau européen.

Depuis 2007, la Commission européenne a ainsi mis en place l’action «Mémoire européenne active», qui soutient financièrement des projets liés à la commémoration des victimes de l’Holocauste et du stalinisme. Cette action s’inscrit dans le programme Europe pour les Citoyens, qui œuvre à promouvoir la participation des citoyens européens à la «chose publique» européenne.

Le choix du nazisme et du stalinisme en tant qu’objets de mémoire collective européenne répondait à deux objectifs. D’une part, le discours européen se devait d’inclure à la fois les mémoires de l’Est et de l’Ouest de l’Europe. D’autre part, les phénomènes commémorés devaient avoir une envergure transnationale, européenne. D’autres expériences fascistes, sous Franco ou Salazar par exemple, ont été considérées comme trop nationales, et ne pouvant participer à la création d’une mémoire européenne commune.

En se référant aux expériences totalitaires des pays européens, les élites européennes veulent aussi démontrer que l’Europe possède une conception particulière, plus approfondie, de la démocratie. Cette approche unique de la démocratie, enrichie de ses erreurs passées, serait le fondement même de l’identité de l’Europe.

Cependant, et alors que la stratégie des institutions européennes visait à répondre à la diversité identitaire et culturelle croissante des Etats européens dans le contexte de l’élargissement de l’Union, c’est l’agrandissement même de l’UE à l’Est qui rend impossible le processus de construction d’une mémoire commune. Au sein du Parlement européen, les élites des pays de l’Est et de l’Ouest se livrent, ces dernières années, à une bataille mémorielle transnationale.

C’est avec la résolution sur le soixantième anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale en Europe (2005) que le Parlement européen a intégré, pour la première fois, les souffrances liées aux crimes du stalinisme dans le discours officiel européen. En parallèle avec la condamnation des crimes du nazisme, la résolution «condamne fermement et sans réserve les crimes contre l’humanité et les innombrables violations des droits de l’homme commis par les régimes communistes totalitaires». Pour les pays d’Europe de l’Est, les enjeux sont multiples. Lutter pour la reconnaissance de leur propre discours mémoriel au niveau européen représente, tout d’abord, un moyen de conquérir leur place au sein de l’Union européenne. En l’absence d’expérience démocratique sur le long terme dans leur histoire nationale, la reconnaissance de leurs souffrances sous le joug du communisme se situe aussi au centre de leurs efforts dans le processus de création de leurs identités nationales. Dans cette optique, attirer l’attention sur les épisodes de leur histoire au cours desquels ils ont été victimes permet d’éviter de mentionner leurs propres responsabilités, pendant la Deuxième Guerre mondiale notamment.

Pour les anciens pays membres de l’UE, en revanche, la remise en cause du caractère unique de l’Holocauste est difficilement acceptable. La Shoah joue un rôle clé dans le processus de l’identification nationale allemande depuis 1945. Toute remise en cause du caractère unique de l’Holocauste est perçue comme l’émanation d’un agenda politique conservateur, comme l’ont attesté les débats de la Historikerstreit dans les années 1980. En France également, le Livre Noir du Communisme de Stéphane Courtois, a révélé toute la dimension politique et émotionnelle que comportaient les tentatives de comparaison des régimes nazis et communistes.

Ainsi, loin d’être une nouvelle plate-forme pour la construction d’une mémoire européenne commune, les institutions européennes sont devenues le champ de batailles mémorielles. Mais c’est aussi par le débat que se construisent les sphères publiques. L’existence de discussions entre élites des pays de l’Union sur le passé de l’Europe et la façon de le commémorer est, en soi, symptôme de la création de discussions transnationales, nécessaires à la prise de conscience de l’existence d’une communauté.

Le pas en avant serait, bien sûr, de promouvoir des discussions semblables sur l’avenir du projet européen et notamment la raison d’être de l’Union: zone d’échange économique, promoteur des principes démocratiques ou nouveau modèle de gouvernance dans lequel les mécanismes de participation des citoyens à la vie publique sont à redéfinir, ou à réinventer.

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