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Théâtre jeudi 31 mai 2012

A Vidy, la force et la foi des voix d’Ukraine

Costumes colorés et rythme endiablé pour ce mariage ukrainien selon le rite populaire. La musique et les chants font le charme de ce spectacle. (MDC)

Costumes colorés et rythme endiablé pour ce mariage ukrainien selon le rite populaire. La musique et les chants font le charme de ce spectacle. (MDC)

Vlad Troitskyi plonge dans le folklore de son pays et interroge la spiritualité actuelle. Son spectacle subjugue par sa puissance musicale

On ne va pas faire du sentimentalisme à bon compte, mais René Gonzalez aurait adoré Viï – le roi terre dont la première a eu lieu mardi soir à Vidy-Lausanne devant un parterre de personnalités. Le directeur des lieux récemment disparu aurait salué la puissance visuelle et sonore de cette création ukrainienne qui met le talent des comédiens, chanteurs et musiciens au centre du plateau.

Il aurait aussi apprécié la rugosité farouche de ce conte où les troncs dansent au rythme des polyphonies vocales et où une sorcière à l’agonie doit transmettre son savoir-faire ancestral. Vlad Troitskyi, auteur de ce «thriller mystique» volontiers grandiloquent, rend d’ailleurs à l’intéressé cet enthousiasme que l’on pressent. Sur le flyer, il annonce qu’il dédie son spectacle à «René Gonzalez, un vrai homme, ce qui est rare!».

Une hache, comme dans Crime et Châtiment de Dostoïevski où le jeune Raskolnikov pose la question du meurtre légitime et de la culpabilité. Une forêt dense et sombre, comme dans les pièces de Tchekhov ou d’Ostrovski qui regardent vers la modernité tout en restant souvent accrochées au passé. Et du fantastique à foison, comme dans les nouvelles de Gogol qui inspirent ce spectacle. Résumé ainsi, Viï – le roi terre a l’air d’un condensé de culture littéraire russe. C’est tout le contraire. Ce qui domine dans cette création, ce sont les superstitions vernaculaires, la nature indomptable et les croyances populaires. Avec sorcière, homme sauvage et ce Viï du titre, seigneur du royaume des morts. Et surtout, surtout, les voix magnifiques, ces polyphonies nasillardes et entêtantes qui semblent naître de la tourbe et du bois.

L’intrigue? Le récit de deux étrangers perdus en Ukraine (Pierre-Antoine Dubey et Bartek Sozanski), deux jeunes hommes propres sur eux qui se retrouvent plongés dans un univers étrange et nébuleux. La première séquence, déjà, installe le mystère. Munis de deux lampes torches, les voyageurs débarquent dans un espace indéfini, entre grenier lugubre et forêt hantée, où se dressent, telles des totems, des silhouettes recouvertes de peaux de bêtes. Au sol, des copeaux de bois. Au ciel, une trentaine de troncs qui se balancent dans une semi-pénombre.

Alors qu’ils parlent de spiritualité en observant que, pour connaître l’identité d’un homme, il faut attendre ses funérailles – la vie rapproche, la mort distingue –, les deux voyageurs sont interrompus par un mariage traditionnel qui déboule à grand bruit. Une déferlante de chants et de danses, bataille rangée où, de part et d’autre du plateau, les femmes défient les hommes. Après la photo de famille et ses facéties, un épisode tarkovskien où l’ange rencontre le démon: au bout d’une chaîne, un fou de dieu hurle des incantations dans d’immenses convulsions. Les deux voyageurs observent, intimidés, cette explosion des sens.

Le ton est donné et servira de fil rouge à la soirée. D’un côté, le scepticisme de l’intellectuel occidental qui demande à Dieu pourquoi il l’a abandonné. De l’autre, la croyance confiante des couches populaires qui appliquent les rituels les yeux fermés. En Ukraine, on croit à large spectre, mêlant foi chrétienne et rites païens, dit Vlad Troitskyi. D’où cette séquence poignante quand la sorcière du village couche le fou de dieu sur ses genoux pour une piéta revisitée. Pourquoi cette obstination pour la foi de la part de Vlad Troitskyi? Parce que ce metteur en scène, qui a d’abord été scientifique puis homme d’affaires, pense que «si nous n’avons pas de respect envers le monde, il sera, en retour, impitoyable envers nous». Un apprentissage de l’humilité qui, à Vidy, prend la musique pour viatique. Avec le DakhaBrakha, son «ethnochaos band», Vlad Troitskyi rappelle la force fondamentale du son. Le spectacle cède à un maniérisme esthétisant par instants, ses monologues en français sont souvent tortueux, mais la musique et le chant restent de bout en bout puissants. Une puissance qui aurait réjoui René Gonzalez.

Viï – le roi terre, Vidy-Lausanne, jusqu’au 10 juin, 021 619 45 45, www.vidy.ch

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