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entreprises samedi 23 juin 2012

Travailler pour se comprendre

Zurich, Paradeplatz, le 14.06. Le Zurich minéral du travail, de la finance. Les bâtiments sont imposants, les gens sont pressés. Les rues sont propres comme nulle part ailleurs. (David Wagnières)

Zurich, Paradeplatz, le 14.06. Le Zurich minéral du travail, de la finance. Les bâtiments sont imposants, les gens sont pressés. Les rues sont propres comme nulle part ailleurs. (David Wagnières)

Chez Implenia, une stratégie a été mise en place pour maintenir les caractéristiques romandes et alémaniques. Au sein d’Elca, le Röstigraben n’existe pas, selon son directeur

L’an dernier, Implenia lançait une campagne de sensibilisation contre l’alcool au travail en Suisse romande. Les collaborateurs l’acceptaient comme une lettre à la poste. Surprise: en Suisse alémanique, tout le monde protestait. Au final, l’ensemble du groupe a adhéré au projet et obtenu le prix «Santé au travail 2011» de la section suisse de l’Association européenne pour la promotion de la santé.

Anton Affentranger, directeur du leader suisse de la construction, en sourit encore. «Je pensais que les Romands seraient réticents face à cette démarche et que les Alémaniques y adhéreraient sans broncher.» Aussi à l’aise en dialecte qu’en français, le patron d’Implenia estime que le Röstigraben existe au sein de son entreprise. «Les Romands et les Alémaniques cohabitent. Ils communiquent, mais rien ne va au-delà de ce qui est nécessaire», témoigne-t-il. Serait-ce un cas de figure généralisé dans les entreprises nationales?

L’histoire d’Implenia fait figure d’exception dans le paysage suisse des entreprises cotées. La société est issue de la fusion en 2006 de la genevoise Zschokke et de la bâloise Batigroup. Les synergies possibles sont toutefois restées limitées. Les mêmes structures ont dû être créées des deux côtés de la Sarine. Un exemple: une équipe chargée du développement de projets a été bâtie à Zurich, alors qu’elle existe déjà à Genève. Selon Anton Affentranger, les deux entités sont totalement séparées, car il est très difficile de mener une stratégie de groupe tout en maintenant les caractéristiques locales.

Par conséquent, Implenia dispose en quelque sorte d’une double structure. Elle implique une communication en allemand et en français. «A Lausanne ou à Genève, je reçois des réclamations des collaborateurs romands si j’écris uniquement en allemand. Par ailleurs, lors de séances avec les cadres, le patron de la division Construction Infra s’adjoint les services d’un traducteur simultané pour les Romands», explique-t-il.

Toutefois, ce clivage n’est pas considéré comme négatif. «Je pense que la double culture de notre entreprise constitue une force. Les critiques constructives des Genevois concernant la trop forte centralisation de l’entreprise font avancer Zurich. Les Romands se sentent peut-être de plus en plus mis à l’écart, mais mon défi consiste à leur montrer que ce n’est pas vrai», affirme Anton Affentranger. Même si les Romands ne sont pas défavorisés, il existe une forte prédominance des Suisses alémaniques dans les fonctions à responsabilité. Comment expliquer cette tendance?

«Chez les Romands, la volonté de faire carrière, soit de se déplacer fréquemment à Zurich, est insuffisante. Le prix à payer pour quitter le lac Léman et venir à Zurich semble trop élevé. Il existe peut-être une crainte de rencontrer des difficultés à s’intégrer. Le problème de la langue, et donc de la communication, constitue une réelle barrière. Mais de manière générale, dans notre entreprise, le Suisse alémanique saisit plus vite que le Romand la chance qui s’offre à lui si on lui propose un poste intéressant», observe-t-il.

Pour le directeur d’Implenia, la frontière ne s’estompe pas, bien au contraire. «Les Suisses alémaniques ont aussi un problème à venir en Suisse romande. J’observe qu’il devient toujours plus difficile d’y déplacer une séance», déplore-t-il. Un canton fait toutefois office d’exception: le Valais. «Dans le Haut et le Bas-Valais, nos collaborateurs sont extrêmement soudés.»

A l’image du Valais pour Implenia, le Röstigraben n’existe pas chez Elca, entreprise à majorité francophone en Suisse qui emploie 580 collaborateurs, dont 120 à Zurich et 50 à Berne. C’est du moins l’avis de Daniel Gorostidi, directeur et fondateur du groupe vaudois de services informatiques. «Nos collaborateurs alémaniques et romands s’entendent très bien. Nous faisons tout pour qu’Elca ne soit pas une entreprise suisse romande, mais helvétique. Nous nous battons pour que les collaborateurs parlent l’allemand. Même si l’entité bernoise travaille en collaboration avec Lausanne, nous voulons qu’elle soit majoritairement composée d’Alémaniques, afin d’éviter qu’elle ne soit une enclave», affirme-t-il. Du coup, il n’existe pas de langue officielle chez Elca. L’allemand et le français sont les plus courantes à l’interne, tandis que l’anglais est moins utilisé.

La langue a toutefois posé problème lorsqu’Elca a décidé de s’implanter à Zurich, en 1993. «En tant qu’entreprise romande à l’époque, il a fallu plus de dix ans pour se faire connaître et surtout reconnaître dans la région. Il n’a pas été facile d’attirer les diplômés de l’EPFZ. Aujourd’hui, il est indispensable de choyer les collaborateurs à Zurich, car le marché des services informatiques est très concurrentiel et les étudiants diplômés peuvent trouver du travail extrêmement facilement. Les relations entre employeur et employés sont du coup inversées. Eux nous font l’honneur de travailler pour nous. Ce n’est pas nous qui avons le plaisir de leur offrir du travail», dit Daniel Gorostidi.

A l’instar d’Elca, Marc-André Cornu, directeur de l’entreprise homonyme, avait aussi fait le pari de franchir la Sarine. Avec ses racines à Champagne, dans le Nord vaudois, l’entreprise active dans l’alimentation s’est emparée en 2008 de la société Roland, sise à Morat. Fort de cette expérience positive, Cornu SA avait ensuite jeté son dévolu sur Arlesheim (BL) avec l’acquisition d’un site de production en 2011. «J’ai fait mon apprentissage à Schaffhouse et je connais donc depuis pas mal de temps la culture suisse alémanique. Des différences avec les Romands? Quelles différences?» balaie-t-il du revers de la main. D’après lui, ce sont au contraire les similitudes qui font florès. Son groupe emploie une vingtaine de nationalités, les éventuelles hétérogénéités entre les Suisses se fondant ainsi dans un ensemble plus vaste et bigarré. «Tout le monde doit tirer à la même corde, alors il n’y a pas de place pour les petits calculs individualistes», tonne Marc-André Cornu. La langue officielle du groupe est le français, mais les documents internes importants sont aussi traduits en allemand. «Jamais les différences linguistiques n’ont représenté un obstacle au sein de mes sociétés», conclut le patron.

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