Texte - +
Imprimer
Reproduire
cinéma jeudi 23 février 2012

Juliette Binoche et les nouvelles filles de joie

Anne (Juliette Binoche) s’abandonne. Quand la journaliste et bourgeoise frustrée claque la porte de sa maison, l’actrice s’érotise. (Frenetic)

Anne (Juliette Binoche) s’abandonne. Quand la journaliste et bourgeoise frustrée claque la porte de sa maison, l’actrice s’érotise. (Frenetic)

«Elles» de Malgoska Szumowska brouille les pistes à partir d’une enquête sur la prostitution estudiantine. Un film troublant, qui interpelle plutôt qu’il ne juge

Juliette Binoche dans un film olé olé? Plus à ce stade de sa carrière, on s’en serait douté – en tout cas pas sans un sérieux alibi intellectuel. Cet alibi, une jeune cinéaste polonaise, Malgoska Szumowska (33 Scenes from Life, Prix spécial du jury à Locarno en 2008), et deux Danoises, la productrice, Marianne Slot, et la scénariste psy, Tine Byrckel, sont venues le lui offrir: un essai fiction à partir d’un phénomène de société, la prostitution estudiantine, documenté au préalable par la cinéaste Hélène de Crécy (La Consultation), dont le film Escort sortira ultérieurement.

Rien ne divisant plus que la représentation du sexe à l’écran, Elles paraît bien parti pour susciter la controverse. Pour les uns, ce film sera sans doute le comble de la prétention et de l’hypocrisie; pour les autres, une tentative sincère et stimulante. D’autant plus qu’à l’instar de Lars von Trier ou de Catherine Breillat, la cinéaste n’a pas hésité à inclure quelques scènes «explicites» susceptibles de troubler le spectateur. Venues des festivals de Toronto et de Berlin (section Panorama), les premières critiques n’ont pas manqué d’êtres contrastées – typiquement plus compréhensives du côté des femmes.

On se rangera d’autant plus volontiers du côté de ces dernières que les films qui traitent de sexualité au féminin sont rares. Quant à ces jeunes femmes qui ont recours à la prostitution pour se payer des études, ou toutes sortes d’autres choses à côté, c’est un fait «de société» avéré, donc forcément intéressant. Reste à savoir quel regard poser sur elles.

Venue du documentaire puis passée à la fiction, la cinéaste, 38 ans, était idéalement armée pour répondre à cette question épineuse. A un scénario «béton», elle aura préféré une idée un peu tarte à la crème, mais en l’occurrence parfaitement justifiée: la mise en abyme, à travers le personnage d’Anne (Juliette Binoche), une journaliste qui rédige un article sur la question pour un magazine féminin.

Dans ce but, elle recueille les témoignages de deux jeunes étudiantes/escort girls (Anaïs Demoustier et Joanna Kulig). La jeune Française a fui une pauvreté stigmatisante et assume sa double vie avec une décontraction désarmante. Débarquée sans le sou à Paris, la Polonaise s’est retrouvée plus contrainte et crâne de manière d’autant plus provocatrice. Confrontée par ailleurs à un mari qui lui demande de cuisiner pour recevoir son patron dans la soirée, un fils ado qui abuse de la fumette et le cadet perdu dans sa PlayStation, notre quadra commence à perdre pied, plus déstabilisée qu’elle ne l’aurait imaginé.

D’un côté, on suit donc sa vie de famille bourgeoise et ses interviews, menées dans un parc ou dans une chambre d’hôtel. Mais de l’autre, on assiste aussi aux «passes» des deux filles. Sauf que le montage a tôt fait de brouiller toute idée de temporalité et même de réalité. Et si la visualisation des rapports sexuels ne se passait que dans la tête de notre héroïne? A vrai dire, c’est cette dimension fantasmatique, prenant pleinement en compte la position du spectateur, qui rend le film si passionnant. A condition bien sûr de se laisser un peu bousculer dans ses habitudes et de remettre en question ses jugements à l’emporte-pièce.

Juliette Binoche est énervante dans ses réactions aux propos sans tabou des jeunes filles? C’est sans doute voulu. Le film commence par laisser croire à un choix de vie sans conséquences avant de montrer certains inconvénients du «métier» (sans pour autant le condamner)? Encore voulu. Certaines scènes de sexe crues sont embarrassantes, voire excitantes? Toujours voulu. Par sa manière de filmer, proche des visages et des corps, parfois avec plus de distance, la cinéaste s’emploie à brouiller nos repères. Une scène d’ivresse en roue libre et on jurerait du pris sur le vif. Du Beethoven plaqué sur une passe tarifée et on imagine des amoureux. Binoche qui se masturbe et on se demande si elle a osé pour de vrai.

Elles dérange. Par maladresse ou talent, à chacun d’en décider. Mais à naviguer ainsi entre rigueur et spontanéité, tout le film paraît conçu pour dérouter. Et le résultat, c’est qu’on se pose toutes sortes de questions: sociales et morales, bien sûr, mais aussi cinématographiques et plus inavouables.

Au thème de la prostitution estudiantine s’ajoutent le confort bourgeois, le voyeurisme et la place du sexe dans le couple, le capitalisme triomphant et le rôle des médias. Le film en devient une étonnante mise à nu des rapports entre les femmes et les hommes, l’argent et le désir dans la société moderne. Pas si mal pour un film qui semble embarrasser jusqu’à son propre distributeur!

Elles , de Malgoska Szumowska (France/Pologne/Allemagne, 2011), avec Juliette Binoche, Anaïs Demoustier, Joanna Kulig, Louis-Do de Lencquesaing, Krystyna Janda, Andrzej Chyra. 1h36

Reproduire
Texte - +