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Cambodge samedi 25 juin 2011

Les mariages forcés, crimes oubliés

Le leader Pol Pot voulait produire des êtres humains libérés des anciennes pensées bourgeoises. Près de 700 demandes de constitution en partie civile pour mariage forcé ont été acceptées pour le procès des leaders khmers rouges

C’est l’un des crimes commis pendant la période khmère rouge les moins connus. Il a pourtant affecté un demi-million de personnes, hommes et femmes, provoquant de graves traumatismes qui continuent à hanter les victimes plus de trente ans après. Entre 1975 et 1979, entre 200 000 et 300 000 mariages forcés ont été organisés par le régime génocidaire dirigé par Pol Pot et Nuon Chea. Une politique systématique visant à détruire les «sentiments individuels» et à établir un contrôle social total sur la population.

«Tous ceux qui avaient entre 14 et 20 ans devaient être proposés pour le mariage forcé», explique Chan Lida, réalisatrice de Noces rouges, un documentaire sur le sujet. Ces mariages étaient organisés de façon collective, sans présence de la famille, entre des hommes et des femmes qui ne s’étaient pas choisis et, la plupart du temps, ne se connaissaient pas. «Les hommes se tenaient sur une rangée et les femmes sur une autre rangée en face. On leur ordonnait de se tenir la main et de prononcer des vœux de loyauté mutuelle et de loyauté à l’Angkar («l’organisation», comme était appelée la direction du régime khmer rouge). Après une heure tout était fini», indique Duong Savorn, de l’ONG Cambodian Defenders Project qui coordonne un programme d’aide aux victimes d’abus sexuels sous les ­Khmers rouges.

Le sujet est resté tabou jusqu’à récemment, car un fort sentiment de honte inhibait les victimes de cette pratique. Car, outre le fait que le mariage forcé bafoue les traditions nuptiales cambodgiennes, il est aussi souvent lié à un viol sanctionné par le régime. Pen Sokchan, le personnage central de Noces rouges, a été mariée de force à l’âge de 16 ans en 1976 ou 1977 à un homme qu’elle n’avait jamais vu. Pendant la première nuit, elle parvient à convaincre son mari de ne pas la toucher, mais les enfants-espions, postés sous la cabane, rapportent leur conduite «non révolutionnaire».

Bébés séparés des mères

Après trois jours de rééducation pour désobéissance, son mari la viole après lui avoir arraché ses vêtements. «Je voudrais couper toutes les parties de mon corps qu’il a touchées», dit Sokchan, âgée aujourd’hui de 48 ans, dans le documentaire. Refuser de céder à l’ordre de se marier ou même d’avoir des relations sexuelles aboutissait souvent à l’exécution du couple.

L’objectif de cette politique de mariage imposé semble avoir été multiple. Lors d’un discours en 1977, le leader suprême Pol Pot parle de la nécessité de faire passer la population de 7 à 15 millions de personnes en vingt ans pour «aider à la construction du pays». Plus qu’une politique purement nataliste face à un Vietnam menaçant, des raisons plus idéologiques semblent avoir prévalu. «Il y avait l’idée de créer une génération de révolutionnaires libérés des anciennes pensées bourgeoises, de produire des êtres humains «propres». C’est aussi pour cela que les bébés étaient séparés des mères et confiés aux vieilles femmes», indique Silke Studzinsky, une des avocates des parties civiles au procès; 664 demandes de constitution en partie civile pour mariage forcé ont été acceptées à ce jour.

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