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forum vendredi 10 décembre 2010

Un cheval de Troie made in China

Denis Dupré *

La tragédie grecque est un symptôme du coma éthique de l’Europe

* Titulaire de la chaire Manager Responsable à l’Université de Grenoble

La tragédie grecque est un symptôme du coma éthique de l’Europe.

Acte 1. Début 2009, la Grèce est dénoncée comme potentiellement en faillite par les mêmes banques américaines qui l’avaient aidée à cacher son endettement à l’Europe par des montages financiers. Les prophéties sur la capacité de la Grèce à rembourser ses dettes ont pu être en partie auto-réalisatrices puisque, à partir du moment où nombre d’intervenants ont pensé que la faillite était possible, les taux d’intérêt sont montés, rendant de fait la faillite plus probable!

Acte 2. En mars 2009, la Bild Zeitung relayait l’exaspération des Allemands: «Ici on ne paie pas des milliers d’euros de pots-de-vin pour décrocher un lit d’hôpital; chez nous les chauffeurs de taxi délivrent des factures.» Barack Obama faisait alors office de président de l’Europe, son premier partenaire commercial, en poussant Angela Merkel à un plan de soutien européen. En avril 2010, la France se réjouissait de prêter à 5% à la Grèce ce qu’elle n’empruntait qu’à 3%. De quoi attiser les rancœurs et rendre plus difficile le désendettement. Piètre solidarité européenne.

Acte 3. En octobre 2010, la Chine a proposé de souscrire à la dette grecque. «La Chine fera de grands efforts pour soutenir des pays de la zone euro pour surmonter la crise» et, en contrepartie, «la Grèce va continuer à jouer un rôle positif dans les discussions au sein de l’UE sur la reconnaissance du statut d’économie de marché de la Chine». La Chine, pragmatique, en profite pour conforter sa position de gestionnaire du port d’Athènes. Le président du FMI s’est déclaré satisfait que la Chine fasse confiance aux bons du Trésor grecs et se prépare à y investir massivement. Le président de l’Eurogroupe a jugé alors «prématuré» de discuter d’un délai de remboursement pour la Grèce concernant les 110 milliards d’euros de prêts jusqu’en 2013. Aujourd’hui l’Europe s’y résigne contre de nouvelles mesures d’austérité.

La Chine avance ses pions. Les Grecs acceptent ce cadeau empoisonné sans se souvenir de l’épisode du cheval de Troie et des conseils de Laocoon: «Timeo Danaos, et dona ferentes» («Je crains les Grecs, même lorsqu’ils apportent des présents»).

Que faut-il faire?

Il faut aider les Etats

Il faut que l’Europe prête directement à la Grèce à 1%, en contournant l’article 125 du Traité de Lisbonne qui interdit le renflouement d’un Etat. D’autant que le financement se fait en partie par les banques européennes qui empruntent à 1% auprès de la Banque centrale européenne et qui ont pu souscrire des emprunts d’Etat grecs avec un rendement
de 12%. Le jeu «profits privés-charges publiques» déstabilise l’Irlande: le risque des ­banques, non assumé par les créanciers, est transféré aux Etats. Si les banques font de nouveau faillite à cause des obligations renégociées par les Etats, qui recapitalisera les banques?

Il faut prendre en compte des critères autres que comptables pour écarter les pays membres mettant en péril la construction commune.

Avec ses colossales réserves en devises, à la valeur incertaine, la Chine achète le plus rapidement possible des actifs physiques. Avec un discours de façade, proposant une «coopération gagnant-gagnant», la Chine offre des infrastructures contre des mines, des ressources naturelles et des terres cultivables. L’Afrique où la plupart des pays ont des dirigeants corrompus qui bradent les biens communs sera bientôt chinoise. Il risque d’en aller de même pour l’Europe du Sud. Si l’Europe veut maintenir son intégrité, elle doit, en échange de sa solidarité, combattre la corruption généralisée qui s’étend en Italie, en Espagne et même en France. Cela quitte à exclure temporairement ou même définitivement certains pays.

Il faut protéger nos entreprises

Le credo libéral ne doit pas s’appliquer qu’en Europe par les Européens et contre les Européens! Il faut limiter les achats des entreprises et des terres. Les Chinois le font chez eux: aucun étranger ne peut détenir la majorité dans une entreprise chinoise. Les Américains font de même quand le Congrès utilise la raison de sécurité nationale pour bloquer des investissements étrangers.

Il faut protéger nos Etats

Aujourd’hui la dette grecque atteint 150% de son PIB, elle ne pourra jamais être honorée. Des solutions sont envisageables.

Déjà choisie par les Etats-Unis, la monétarisation de la dette permet de la payer en faisant tourner la planche à billets. Le traumatisme allemand d’avant-guerre repousse cette voie. La solution soutenue maintenant par l’Allemagne est la renégociation de la dette, c’est-à-dire pratiquer une autre forme de spoliation partielle, directe cette fois, des créanciers des Etats surendettés.

La rigueur nécessaire pour sauver les «PIGS» impose un rééquilibrage de la balance commerciale. Rigueur implique une politique volontaire de relocalisation de production en Europe, de diminution de la consommation mais aussi d’un relèvement européen des barrières tarifaires pour contrer une concurrence sociale et écologique déloyale. Une telle mesure ne pourra être votée contre la Chine si elle devient le premier créancier de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Irlande puis de la France et prend la direction du FMI.

Le président de l’Eurogroupe vante déjà le Luxembourg auprès des Chinois comme la «porte idéale d’entrée pour accéder au marché européen».

Laisser entrer le cheval de Troie made in China c’est signer le faire-part de décès de l’Europe.

Face à ce risque la riposte doit être rapide: chasse impitoyable à la corruption; rigueur de gestion; création monétaire maîtrisée; renégociation partielle de la dette, protection contre les investissements étrangers «stratégiques».

Nous devons sortir de notre «sommeil profond» sinon le cheval de Troie détruira ce qui a fait les fondements de l’Europe.

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