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RSVP jeudi 23 février 2012

Politesse ou lâcheté?

Où finit la politesse? Où commence la lâcheté?

Par souci de politesse, on est souvent réduit au silence renfrogné, au poing dans la poche, au sourire crispé. En vous lisant, je me pose souvent la question: où finit la politesse, où débute la lâcheté?

Ralph

Cher Ralph

De même qu’on a pu confondre politesse et hypocrisie, la question de la lâcheté se pose régulièrement. Elle est légitime, et je crois qu’une fois encore, tout dépend du sens qu’on donne aux mots.

Être lâche, c’est manquer de courage physique ou moral, préférer se taire ou fuir plutôt que d’affronter les conséquences d’un acte ou d’une parole. Et bien, si j’essaye de me souvenir de certaines lâchetés dont je ne suis pas très fière, c’est surtout des manques de politesse qui me reviennent en mémoire. Les fois où je ne suis pas intervenue face au voyou qui s’étalait sur son siège de bus devant la vieille dame debout, parce que j’ai eu peur. Les fois où j’ai accepté sans rien dire l’insolence ou la grossièreté, parce que j’étais fatiguée ou que (lâcheté suprême) je pensais avoir besoin du butor que je ne voulais pas me mettre à dos. La fois (la honte se suffit d’une fois) où j’ai laissé se tenir devant moi des propos racistes parce que je voulais l’appartement du vieux salaud qui me le faisait visiter… Dans ces situations, je n’ai pas été «polie», au contraire. J’ai supporté des comportements inacceptables par peur, indifférence ou intérêt immédiat. Je ne vois pas où est la politesse là-dedans.

Plus loin dans votre lettre, vous citez Comte-Sponville qui demande: «Un nazi poli, qu’est-ce que cela change au nazisme?» Je n’ai pas lu ce texte, et ne peux donc le juger dans son ensemble, mais tirée ainsi de son contexte, cette phrase est une sottise. Elle confond, comme souvent, politesse et bonnes manières. Pendant l’Occupation, certains trouvaient en effet les Allemands très «corrects» parce qu’ils laissaient leur place aux dames dans le métro, ce même métro où les Juifs n’avaient droit qu’au dernier wagon, là où il était ensuite facile de les rafler… Les «manières» sans la politesse transforment l’homme en marionnette, en pantin monstrueux qui a appris à s’incliner et à claquer des talons tout en envoyant des enfants à la mort. C’est l’antithèse même de la politesse, laquelle est justement la façon de manifester qu’on reconnaît et qu’on respecte l’humanité d’autrui.

Parfois, il est vrai, on doit «prendre sur soi». Mais s’il s’agit d’éviter à l’autre de perdre la face ou si on comprend que cette fameuse franchise n’est souvent qu’un moyen de blesser en se cachant derrière le masque de la vertu, on le supporte plus légèrement. Je ne vais pas reparler de l’hypocrisie à laquelle j’ai déjà consacré une chronique (LT du 02.04.09), mais je n’ai jamais dit qu’être poli voulait dire tout supporter ou dissimuler sa foncière indifférence derrière des manières reproduites mécaniquement. Être lâche, c’est aussi préférer son confort, son intérêt, sa peau parfois, au détriment de celle des autres. Être poli, c’est exactement le contraire.

Quel soulagement de pouvoir balancer ses vérités à son interlocuteur! Et tant pis si ça le blesse. J’y vois de la méchanceté, au mieux de l’indifférence, mais du courage, décidément, non!

Chaque jeudi, Sylviane Roche répond à vos questions concernant le savoir-vivre. Ecrivez-lui: sylviane.roche@letemps.ch

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