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anniversaire jeudi 28 juin 2012

Jean Starobinski offre un bouquet à Jean-Jacques Rousseau

Par Jean Starobinski*

(Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel)

(Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel)

Ce 28 juin 2012 marque le tricentenaire de la naissance du citoyen de Genève. Dont la modernité fascine. Jour idéal pour évoquer l’importance de la botanique et des fleurs comme ressources qui lui permettent d’échapper au souci de la malfaisance dont il est la victime

Dans une addition tardive à sa Lettre sur les aveugles, Diderot mentionne un aveugle «qui nuance des bouquets avec cette délicatesse dont J. J. Rousseau se piquait lorsqu’il confiait à ses amis, sérieusement ou par plaisanterie, le dessein d’ouvrir une école où il donnerait des leçons aux bouquetières de Paris.»

On ne sait rien de cet aveugle qui possédait de si extraordinaires talents de fleuriste. Mais le projet que Diderot attribue à Rousseau mérite d’être pris au sérieux. A quel moment Diderot a-t-il entendu Rousseau tenir ces propos? Je me hasarde à supposer que ce fut au temps où le projet et les premiers volumes d’une Encyclopédie se discutaient entre amis. C’était le moment où l’on disputait encore sur le «clavecin oculaire» du père Louis-Bertrand Castel, qui produisait des jeux de couleurs quand on appuyait sur ses touches. Cet instrument avait été imaginé sur le postulat d’une homologie entre les notes de la gamme et les couleurs de l’arc-en-ciel.

Diderot et Rousseau se retrouvaient chaque semaine, à l’hôtel du Panier fleuri – si bien nommé en l’occurrence – rejoints par Condillac et quelques-uns des futurs collaborateurs de l’Encyclopédie. Donner des leçons aux bouquetières! Le propos surprend, mais si l’on y réfléchit, il fait rêver, et il est éclairant à plus d’un titre.

Dans La Nouvelle Héloïse, Julie, l’élève et la bien-aimée de Saint-Preux, transforme un jardin aride en un parc luxuriant, où celui qui fut son amant croit retrouver les îles du Pacifique. Et c’est Julie, mariée à M. de Wolmar, qui donne une leçon de jardinage à celui qui avait été son précepteur et son séducteur! «Il a suffi de fermer la porte; l’eau est venue, je ne sais comment; la nature seule a fait tout le reste.»

Bien sûr, tout est important dans une fleur: le feuillage qui l’entoure, la forme, la couleur, le parfum. Rousseau, à une époque où les dictionnaires et les lexiques étaient en vogue, avait réfléchi sur diverses sortes d’ensembles, en y incluant ces collections florales que sont les bouquets. On pouvait rêver à toute une variété d’accords et de modulations entre les couleurs… De surcroît, le projet d’une école qui eût formé des bouquetières unissait deux composantes: l’une didactique, l’autre amoureuse, mais sans enfreindre la décence.

On sait quelle charge passionnelle s’investit dans toutes les variétés de collections, de celle d’un bouquet à celle d’un lexique, surtout lorsque la matière indexée est une matière aimée. Dans la production de Rousseau, même si la balance n’est pas égale, le Dictionnaire de botanique et le Dictionnaire de musique forment une paire. Comme un grand nombre de ses contemporains, il n’avait pas oublié la longue histoire qui lie la fleur à des figures de la mythologie, même si la botanique scientifique dont il s’est épris sur le tard ne veut rien en savoir. Tout le monde connaissait Ovide et ses Métamorphoses, qui sont une des grandes sources de la botanique passionnelle qui a perduré en Occident.

Mais Rousseau, lui, a tenu à manifester son opposition à la surenchère florale qui, de son temps, escortait un art mis au service de la galanterie. Les portraitistes en ont abusé. Or l’attrait d’une jeune personne n’a pas besoin de cette parure. Ce refus est clairement manifesté dans le grand roman de Jean-Jacques.

Au ravissement de Saint-Preux, à Paris, quand il reçoit le portrait de Julie, succède la critique. D’inutiles fleurs ont été ajoutées à la coiffure de celle qu’il aime.: «Hé bien ces fleurs sont de trop… C’est l’or de tes cheveux qui doit parer ton visage, et non cette rose qui les cache.» Pour Saint-Preux, c’est là une faute grave, car la seule chevelure, défaite ou tressée, eût satisfait davantage le regard amoureux.

Plus tard, devant l’univers végétal, c’est Rousseau lui-même qui s’est fait écolier. Dans son exil de Môtiers, en 1764, il peut enfin se mettre à l’abri des condamnations portées à Paris et à Genève contre ses livres et sa personne. Aidé par de nouveaux amis, il découvre ou retrouve un vaste domaine où vivre sans ennemis: le monde végétal. Ce monde s’était révélé à lui à un moment heureux de sa jeunesse, une trentaine d’années auparavant: il n’a pas oublié le moment où, montant aux Charmettes avec Madame de Warens, comme elle voyait «quelque chose de bleu dans la haie», il l’avait entendue s’exclamer: «Voilà de la pervenche encore en fleur.»

Commençait alors une période importante de sa vie, qu’il décrira dans ses Confessions comme le moment d’une formation intellectuelle étroitement associée à une expérience amoureuse. A Môtiers, une trentaine d’années plus tard, le domaine des plantes et du savoir botanique retrouve tout son attrait. Mais à ce moment, s’il y a peut-être de la pervenche dans les haies, il n’y a plus à ses côtés de mère substitutive, plus de maîtresse, presque plus d’amis. D’avoir fait mourir sa mère à sa naissance a fait de lui un coupable, un inculpé, pour le reste de sa vie. Il n’en finit pas de tenter de se rassurer. Et il invente, il multiplie les activités innocentes. Son intérêt, sa passion vont à l’inventaire de la végétation qui couvre les sites qu’il a choisi de parcourir avec des compagnons versés en botanique. C’est une diversion, presque un alibi.

En adoptant le vocabulaire de la psychologie contemporaine, je dirais que son tourment obsessionnel s’est trouvé là un objet substitutif parfait. Une délivrance? Toutes les heures données à la marche en campagne, à la cueillette des plantes, à l’identification de leurs espèces, à leur conservation, puis à leur mise en ordre dans des herbiers, toutes ces heures-là sont gagnées contre l’adversité et l’angoisse – fomentée par des persécuteurs bien réels et tout autant par son imagination. C’est la ressource qui lui permet d’échapper au souci de la malfaisance dont il est la victime. Son refuge, alors, est dans la connaissance objective des productions de la nature.

Car si l’on relit son dernier ouvrage, les Rêveries, force est de constater qu’il fait aller de pair avec sa liberté rebelle et triomphante, la conviction d’endurer le pire malheur. Qu’on relise le dernier paragraphe de la belle «Septième Promenade»: on y trouve, réunies de façon mélodieuse et désolée, sa conviction de pouvoir retrouver, grâce à ses herbiers, «le magnifique spectacle» des contrées qu’il a parcourues dans ses promenades, et en même temps la certitude d’être lui-même la victime du «plus triste sort qu’ait jamais subi un être humain». Mais avant de se réfugier dans le système végétal et d’en écrire le dictionnaire, il aura pris en considération, et de manière approfondie, bien d’autres systèmes.

Dans le vocabulaire de l’époque, le système, au sens premier du terme, c’était non pas un échafaudage intellectuel, mais, plus largement, ce qui tient ensemble, dans quelque domaine que ce soit. Celui de la musique et des sons fut le premier dont il s’occupa, pour en faire tout ensemble la théorie, le dictionnaire et les bouquets (dont le plus réussi fut Le Devin du village).

Ce ne fut pour lui qu’un point de départ. En plus de la musique et de la botanique, toutes deux consolatrices, toutes deux constituées en systèmes, le problème qui l’occupa fut celui du moyen de faire tenir ensemble la société humaine, le corps social, et il voulut les considérer dans toute leur histoire – du plus lointain passé aux injustices du présent, de l’état sauvage, supposé heureux, à une civilisation encore imparfaite, de l’individu à la famille, puis aux Etats et aux empires.

Dans le paysage humain qui l’entourait, Rousseau découvrait non l’harmonie de ce qui tient ensemble comme les fleurs d’un bouquet, mais l’arbitraire et l’abus. En même temps, il se préoccupa, à l’excès, du système hostile à sa personne qu’il imputait à des ennemis réels ou imaginaires. En contrepartie, il voulut définir les conditions nécessaires du bonheur et de la survie des communautés humaines. A partir d’une exigence de réciprocité, il souhaitait un système politique qui concilierait la liberté de chacun et la volonté de tous. Son éthique voulait que la réciprocité et la subordination ne fussent pas contradictoires.

Il eut donc le souci de poser les questions qu’il fallait, au moment où il était nécessaire que ces questions fussent posées. Il pensait au premier chef, assurément, à sa république natale. Mais son public, ses lecteurs, ses disciples furent européens, et bientôt américains. Son éloquence lui valut partout des disciples, et quantité d’ennemis.

Il connut, devant la beauté du monde, des moments d’intense bonheur, et il sut les dire d’une façon qui nous fait partager cet émerveillement. Mais il connut aussi, devant la méchanceté des humains, réelle ou fantasmée, la plus intense angoisse. Il vécut la situation du maître de sagesse et la condition de la victime. Il fut le grand contradicteur, mais la contradiction le déchira lui-même.

Les problèmes qu’il a formulés se posent toujours à l’heure présente, cette fois à l’échelle de la terre entière. Saurons-nous leur apporter réponse? – Saurons-nous former ce grand bouquet? Et d’abord quel est, concrètement, le sens de ce mot «nous» que je prononce si facilement, si légèrement, dans un monde où prévaut la discorde?

Merci, Rousseau, de continuer à nous inquiéter.

* Jean Starobinski s’est fait connaître dans le monde entier par sa thèse, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle, publiée pour la première fois en 1957. Historien des Lumières, théoricien de la littérature, professeur émérite de l’Université de Genève, il fut avec Georges Poulet et Marcel Raymond un des phares de l’Ecole de Genève.

Ce texte inédit est une version modifiée d’un texte destiné à paraître prochainement dans une publication de la Fondation Martin-Bodmer, à Cologny (GE). Ce sont les pages conclusives d’un nouveau recueil d’études, qui paraîtra en fin d’année chez Gallimard, sous le titre: Jean-Jacques Rousseau: accuser et séduire.

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