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Yachting vendredi 09 mars 2012

«On apprend mieux en se frottant aux meilleurs»

Propos recueillis par Loïc Le Bras Loman

Ernesto Bertarelli à Oman lors de la première épreuve 2012 du circuit des Extremes 40. (Lloyd Images)

Ernesto Bertarelli à Oman lors de la première épreuve 2012 du circuit des Extremes 40. (Lloyd Images)

Ernesto Bertarelli se lance en Extreme 40. Le patron d’Alinghi raconte cette nouvelle expérience sur un circuit très relevé. Il livre aussi son regard sur la prochaine Coupe de l’America et évoque ses projets. Interview

Le Temps: Alinghi participe à sa troisième saison des Extreme Sailing Series (catamaran de 12 mètres), mais c’est la première où vous barrez. Pourquoi?

Ernesto Bertarelli: C’est effectivement notre troisième saison. La première avec Ed Baird à la barre était en prévision de la navigation à bord du grand multicoque Alinghi V. Ça s’était bien passé puisque nous avions gagné. L’an dernier, c’est Yann Guichard qui barrait et cette saison c’est moi. Je ne barrais pas l’année passée pour des raisons d’emploi du temps. J’avais beaucoup à faire professionnellement. Et puis il y avait le circuit des D35 (multicoques lémaniques), auquel je participe encore cette année. Mais j’apprécie le circuit des Extreme 40 parce qu’il est équilibré. Il permet à des équipages de tous horizons, de toutes origines, de participer sans forcément dépenser des sommes astronomiques. Du coup, il y a un joli niveau dans un format très novateur. Cela fait maintenant six ans que les Extreme 40 naviguent en parcours fermé. Et c’est un format qui a l’air de plaire à beaucoup de monde puisqu’il a été copié par d’autres circuits.

– Si vous aviez pu barrer plus tôt, l’auriez-vous fait?

Le circuit de D35 a eu un niveau très relevé jusqu’à peu. L’an dernier, nous avions rajouté quelques épreuves en Méditerranée. Naviguer en mer avec des multis de 40 pieds m’a plu. J’avais envie de poursuivre l’expérience. En Extreme 40 puisque les propriétaires de D35 ont décidé de ne pas retourner en Méditerranée. Ce n’était pas mon choix, mais la majorité a parlé et je respecte cette décision. C’est vrai que c’est sympa sur le lac, mais j’avais encore envie de sel et de vagues. Je ne pense pas que je vais barrer sur toutes les étapes des Extreme Sailing Series, mais on va chercher un barreur remplaçant pour celles où je ne pourrais me rendre.

– Une idée du nom de votre remplaçant?

On est en discussion avec Charles Favre, un autre Suisse amateur. Il va barrer à Qingdao (Chine) en avril. On verra ensuite pour le reste de la saison.

– Les autres barreurs du circuit Extreme 40 sont tous des champions de Tornado ou de supports olympiques. Est-ce un challenge pour vous de vous frotter à ce gratin?

C’est sûr que c’est un challenge. Je suis le seul barreur amateur. Ce n’est pas impossible et c’est pour ça que je le fais. Aussi dans l’espoir que d’autres comme moi, qui auraient envie de se faire plaisir, s’offrent une ou deux régates pour essayer et se rendent compte qu’on arrive de temps en temps à tirer son épingle du jeu, comme on l’a fait sur la première épreuve à Oman. Et puis c’est en se frottant aux meilleurs qu’on apprend le mieux.

– Quelle différence entre les deux circuits, Extreme 40 et Décision 35?

– Pour les spécialistes, c’est assez différent. Mais pour quelqu’un qui regarde la voile de plus loin, ça ne l’est pas tant que ça. C’est vrai que pour être au top niveau, il faut bien apprivoiser le bateau. Comme c’est le même équipage qui navigue aujourd’hui en Extreme 40 que celui de D35, on découvre encore les comportements de ce nouveau support dans les manœuvres et à basse vitesse. On est assez content de notre performance en ligne droite, que ce soit au portant et au près. Mais c’est vrai que c’est à basse vitesse qu’il faut bien sentir l’accroche des safrans, le centre de gravité, le centre de rotation des bateaux, comment le faire accélérer, etc. C’est là où il y a une grosse différence entre le D35 et l’Extreme 40. Mais je pense que d’ici un ou deux Grand Prix on aura fait le tour.

– On a vu à Oman que ça se jouait à des détails infimes. Vous avez volé un départ et fini dernier avant de remporter la manche suivante…

– Je suis un peu fâché avec moi-même concernant le départ volé, parce que ce n’était pas vraiment nécessaire. J’avais une bonne position et pouvais attendre. Mais comme tous les équipages sont à 100%, une ou deux secondes de retard sur la ligne peuvent faire la différence entre la première et la dernière place. On est un peu obligé d’aller chercher la limite. Le circuit ne s’appellerait pas Extreme si ce n’était pas le cas.

– Il y a deux ans, à quelques jours près, vous étiez à la barre d’Alinghi V pour défendre la 33e Coupe de l’America. Qu’avez-vous fait suite à cette défaite?

– Je me suis fait très plaisir en D35 en réalisant deux belles saisons et en terminant deux fois deuxième. L’année dernière, on a gagné le Bol d’Or qu’il fallait gagner puisque c’était un Bol d’Or très venté, comme il y en a un tous les quinze ans. C’est celui que tout le monde veut remporter. On a été en tête du début à la fin. J’en garde un très bon souvenir. J’espère qu’il y aura d’autres moments aussi palpitants cette année, en Extreme 40 ou en D35.

– N’avez-vous pas envisagé de participer à la Volvo Ocean Race ou au nouveau circuit des MOD 70?

– Tout de suite après la 33e Coupe de l’America, on a envisagé de monter un projet pour la Volvo Ocean Race. Malheureusement, les organisateurs ne nous ont pas forcément aidés. Chaque port d’escale devant avoir un bateau, certains auraient pu nous accueillir et nous soutenir. On n’a pas eu les contacts nécessaires, on n’a pas trouvé les sponsors non plus. L’économie n’a pas favorisé ce genre de projet. Mais finalement, je suis assez content de ne pas m’y être lancé car il y a beaucoup moins de participants que prévu (six concurrents au départ). C’eût été beaucoup d’argent pour un intérêt du public peut-être limité. Je sais qu’ils envisagent de passer au One Design (monotypie), ce qui est plutôt une bonne idée. Cela permettra à plus d’équipe de participer. Je suis toujours motivé pour démocratiser la voile, ce qui peut paraître étonnant de ma part. Mais c’est vrai que beaucoup trop de bateaux sont sponsorisés par une seule personne. C’est dommage. Il y a moyen de mieux faire. A force de pousser le développement des bateaux et d’augmenter leur coût, les classes s’amenuisent et la compétition meurt.

– Et le MOD 70?

– C’est un format qui m’attire beaucoup moins puisque ce sont des grandes courses, des traversées de l’Atlantique, des tours de l’Europe, des épreuves de plusieurs jours. Moi, j’aime bien dormir à la maison. J’adore passer une journée sur un bateau, tourner autour de bouées. Je suis plus un pilote de Formule 1 que de rallye automobile comme le Paris-Dakar.

– Quel regard portez-vous sur la Coupe de l’America aujourd’hui?

– J’aurais beaucoup de choses à dire sur la Coupe de l’America, mais je crois qu’on va attendre de voir ce qui va se passer en 2013. Pour l’instant, il n’y a malheureusement que deux challengers qui ont les moyens de construire un bateau pour défier les Américains.

– Trois avec Luna Rossa, non?

– Luna Rossa a un accord avec Team New Zealand et va copier leur dessin. En réalité, il n’y a donc que deux équipes qui dessinent leur bateau. Luna Rossa a de quoi participer, mais je ne pense pas qu’ils ont les moyens d’être réellement performants. On ne peut jamais être vraiment compétitif lorsqu’on compte sur quelqu’un d’autre pour dessiner son bateau. On sera toujours un cran au-dessous. Cela fait donc deux challengers! Comparé à ce qu’on a vécu à Auckland en 2003 ou à Valence en 2007, cela fait quatre, voire cinq fois moins. C’est vrai qu’il y a le circuit des AC45 qui est intéressant, mais ce n’est pas la Coupe de l’America. Même si c’est un beau circuit, c’est une distraction par rapport au but ultime qui consiste à dessiner et construire le bateau le plus rapide possible pour défier les Américains. C’est un peu dommage. La Coupe, comme on l’envisageait, était une Coupe plus démocratique, qui ouvrait les portes à plus d’équipes, donnait à plus de gens la possibilité de se mesurer, et ne faisait pas de l’argent le vrai dénominateur pour gagner.

– Vous reverra-t-on un jour sur la Coupe de l’America?

– Ce n’est pas impossible que j’y revienne. Mais pour l’instant, les conditions ne sont pas réunies.

– Quelle est votre activité aujourd’hui, en dehors de la voile?

– J’ai beaucoup de chance. Je peux offrir la possibilité à des gens un peu plus jeunes que moi, qui ont 30 ou 40 ans et une ambition, de rentrer en partenariat pour des projets d’investissement. C’est très intéressant. Cela me permet de rencontrer des personnes avec des potentiels, des idées, des visions, de créer des sociétés avec eux et d’espérer les voir fleurir. J’ai ces activités dans différents domaines. Dans la santé, qui est celui que je connais le mieux. Mais aussi dans la gestion de produits financiers, dans l’immobilier. C’est intéressant de pouvoir sponsoriser toute société moyenne ou petite avec des technologies.

– Avec Alinghi, vous avez été le porte-drapeau de la voile helvétique dans le monde. Continuez-vous à soutenir la filière nautique?

– Oui, bien sûr. Je suis toujours partenaire de la société Décision SA qui construit des bateaux ou des pièces en carbone pour différents projets, du monocoque 60 pieds de Bernard Stamm à l’avion de Bertrand Piccard en passant par les poutres des MOD 70. Il y a toute une technologie, une expertise créée grâce à Alinghi et la Coupe de l’America et qui est maintenant utilisée pour d’autres supports. Je sponsorise aussi certaines bourses pour aider des jeunes ou des projets intéressants dans la voile. Et je continue à pas mal naviguer en Suisse. Je crois que la victoire d’Alinghi a beaucoup apporté à ce pays. Désormais, sur les plans d’eau internationaux, les Suisses sont respectés. Et sur les plans d’eau suisses, il y a de plus en plus de jeunes qui naviguent. Des très bons jeunes qui prendront la relève un jour.

– Quels sont vos futurs projets?

– Je vais déjà essayer de m’en sortir en Extreme 40. J’ai pris beaucoup de plaisir les premiers jours de course à Oman. Mais ce ne sont que mes premiers jours. Certains équipages naviguent ensemble depuis trois ans. Je vais beaucoup apprendre dans le courant de cette saison et essayer de m’améliorer petit à petit.

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