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Musique classique lundi 10 décembre 2012

Sandrine Piau, voix d’aigus et de lumière

Sandrine Piau. «Une chanteuse très connue au Conservatoire de Paris m’a dissuadée de devenir chanteuse. Je n’avais pas cette grande voix qui pouvait fasciner un professeur. Les premiers à m’avoir encouragée, ce sont les «baroqueux», comme William Christie.» (LDD)

Sandrine Piau. «Une chanteuse très connue au Conservatoire de Paris m’a dissuadée de devenir chanteuse. Je n’avais pas cette grande voix qui pouvait fasciner un professeur. Les premiers à m’avoir encouragée, ce sont les «baroqueux», comme William Christie.» (LDD)

La soprano française chante «Les Illuminations» de Britten à Lausanne. Retour sur un parcours atypique

On la sent fragile et forte, Sandrine Piau. Pas très grande, fine, sourire aux lèvres, tempérament bien trempé. Baroque, elle l’a beaucoup été à la scène, où elle a chanté Händel, Vivaldi, Rameau, mais il serait faux de la réduire à ce répertoire. Plutôt la tête sur les épaules, la soprano française, 47 ans, élargit toujours plus ses horizons. Ce soir et demain soir, elle chante Les Illuminations de Britten aux côtés de Christian Zacharias et de l’Orchestre de chambre de Lausanne, à la Salle Métropole à Lausanne. Un très beau cycle de mélodies sur des poèmes d’Arthur Rimbaud, qui réclame une voix agile et lumineuse comme la sienne.

Lumière de la voix, lumière d’un parcours. Sandrine Piau a su se frayer une voie en marge du bel canto romantique et des héroïnes stratosphériques du XIXe siècle français, comme Olympia ou Titania la blonde – «que je ne suis pas» précise-t-elle, d’autant qu’elle est brune. «Je n’ai jamais été cantonnée dans l’image de la colorature», dit-elle, ce qui ne l’empêche pas de maîtriser parfaitement les vocalises chez Händel et Mozart.

Le répertoire du XIXe siècle ne l’intéresse guère, à vrai dire. Elle préfère l’étoffe des héroïnes händéliennes, comme Cléopâtre dans Giulio Cesare ou la sournoise magicienne Alcina, qu’elle chantera en 2015 dans une production de Pierre Audi. «Je n’ai pas la passion pour les musiques où la voce prima. Au-delà du fait que je pense ne pas avoir les moyens de ce répertoire-là, je ne saurais pas comment me situer là-dedans». En revanche, elle se sent à l’aise dans la mélodie française (Debussy, Fauré) et adorerait aborder le rôle d’Anne Truelove dans The Rake’s Progress de Stravinski. Musique baroque et musiques du XXe siècle, donc.

Sandrine Piau n’était pas partie pour devenir chanteuse. Elle se destinait à être harpiste, instrument qu’elle a étudié au Conservatoire national supérieur de Paris. Certes, enfant, elle imitait les voix que son père lui faisait écouter – Elisabeth Schwarzkopf et Christa Ludwig dans des airs de cantates de Bach. Elle a même chanté au sein de la Maîtrise de Radio France de 10 à 12 ans. Mais pas de quoi «devenir le Pygmalion d’une future Traviata.» Une «chanteuse très connue» l’a d’ailleurs dissuadée d’aller plus loin. Et voilà qu’elle participe au cours d’interprétation vocale baroque de William Christie. Le chef américain lui dit: «Si tu arrêtes de faire de la harpe, je ferai de toi une chanteuse.»

Sandrine Piau hésite. A l’époque, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, la musique baroque française est encore considérée comme «la cinquième roue du char» par certains professeurs. Mais elle se lance. Elle y croit. Elle découvre tout un pan de musiques qu’elle ne connaissait pas – Lully, Campra, Rameau. William Christie est ce pionnier qui décèle les jeunes talents et les fait entrer dans son ensemble Les Arts Florissants. «C’était une époque bénie. Tout était possible et à faire.» Beaucoup d’œuvres ressuscitées, des concerts suivis d’enregistrements. «On faisait renaître ces musiques oubliées. On travaillait sur des manuscrits plus ou moins lisibles.»

Sandrine Piau doit son premier opéra de Händel à Christophe Rousset. Le protégé de William Christie lui fait chanter Bérénice dans Scipione. Et de citer encore Jean-Claude Malgloire. «J’ai pu devenir chanteuse grâce à ces chefs qui avaient une approche musicale du chant – et pas purement technique, où la chanteuse doit se protéger.» A nouveau, c’est un ange sur sa route, Peter de Caluwe, alors directeur de l’Opéra d’Amsterdam, qui l’imagine en Mélisande, à la Monnaie de Bruxelles en 2008 – un rôle qu’elle reprendra là-bas en avril 2013. «Dans cette mise en scène de Pierre Audi, Mélisande est une rescapée de Barbe-Bleue. Elle arrive au début de l’opéra totalement traumatisée.» Elle est surtout chauve, alors que la chevelure de la jeune épouse de Golaud est prétexte à toute une scène érotique avec Pelléas. «Mélisande n’a pas de contours. Elle existe par les autres. Elle et Pelléas voudraient s’échapper d’une situation qui les écrase.»

Avec sa voix fine et lumineuse, Sandrine Piau s’échappe aussi de la pesanteur terrestre. «J’essaie de conserver ces aigus. Ils font partie de mon identité vocale et humaine. Ces voix désincarnées sont réconfortantes, parce qu’elles n’appellent pas la douleur.» Sandrine Piau se dirige progressivement vers des rôles plus charnels, comme Poppée chez Monteverdi. «Comment savoir ce que sera ma voix dans deux ans? Le baroque me passionnera toujours. C’est ma maison.»

Sandrine Piau. Ce soir et ma 11 décembre à 20h. Salle Métropole, Lausanne. Loc. www.ocl.ch

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