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exposition vendredi 04 janvier 2013

Le Temps du Rêve venu du désert australien

«Trois pieux cérémoniels». Peintures acryliques sur panneaux. (National Gallery of Australia)

«Trois pieux cérémoniels». Peintures acryliques sur panneaux. (National Gallery of Australia)

Quelque 200 œuvres éblouissantes des artistes de Papunya racontent les origines de la peinture aborigène au Musée du Quai Branly

Au mois de septembre 1971, Kaapa Tjampitjinpa, un peintre aborigène des régions centrales, reçoit l’un des prix les plus prestigieux d’Australie, le Caltex Art Award, pour une peinture intitulée Cérémonie des hommes pour le kangourou. Cette peinture est réalisée sur une plaque d’aggloméré de 61 x 137 centimètres. Elle figure des individus qui participent à un rituel. La composition est simple, horizontale, une succession de signes assez facilement interprétables pour un regard non initié. Kaapa a introduit des éléments qui donnent le sentiment de la troisième dimension. Et le fond est constellé de pastilles colorées comme c’est presque toujours le cas dans la peinture des Aborigènes d’Australie.

Les détails reconnaissables auraient été choisis volontairement par Kaapa pour rendre son œuvre plus facile d’accès au regard des membres du jury. Elle représente un événement moins complexe que celles qu’il fait d’habitude, des dessins colorés «tjukurrtjanu» (issus du Temps du Rêve). Pour les Aborigènes, le Temps du Rêve («tjukurrpa») désigne l’ordre matériel, spirituel et temporel du monde ainsi que ses origines. Depuis des époques ancestrales, la connaissance et le récit du Rêve sont symbolisés par des dessins tracés sur le sol ou des peintures réalisées sur des écorces. Ces objets éphémères sont créés par des individus dont la charge est d’en être les porteurs ou les intermédiaires.

La peinture est un mode de communication à la fois sacré et profane dans les communautés aborigènes. Dessiner sur le sol fait partie des rituels mais aussi de la vie quotidienne. Quand Kaapa Tjampitjinpa devient lauréat du Caltex Art Award, il n’en est pas à sa première peinture. Mais l’événement peut être considéré comme la reconnaissance officielle d’un art qui est aujourd’hui présenté dans les musées du monde entier et qui se négocie sur le marché de l’art à des prix inimaginables à l’époque.

La peinture de Kaapa accueille les visiteurs non loin de l’entrée de l’exposition Aux sources de la peinture aborigène, Australie - Tjukurrtjanu au Musée du Quai Branly, à Paris, quelque 200 tableaux, la plupart de 1971-1972, provenant de la région centrale, notamment de Papunya, et exécutés par une vingtaine d’artistes. Ces années sont riches en événements pour les Aborigènes. Au mois de février 1971, Geoffrey Bardon, un professeur de dessin, arrive à Papunya. Il encourage les peintres locaux. Il leur fournit du matériel. En juillet, plusieurs artistes décident de décorer les murs de l’école avec une Peinture murale de la fourmi à miel.

C’est un geste décisif parce qu’il est public et qu’il est fidèle au récit symbolique désormais visible pour la communauté locale mais aussi pour tous les Australiens. Peu après, ces artistes pensent à s’organiser en coopérative. L’association est fondée en 1972. Elle gère encore les intérêts et le travail des peintres de Papunya. Cette ouverture aux autres, principalement aux autres Australiens qui ont si longtemps méprisé les Aborigènes et menacé leur culture, est l’aboutissement d’une période de résistance et d’activisme pour les droits fonciers et contre les lois discriminatoires qui conduit à d’importantes mesures législatives et au changement du statut des Aborigènes.

L’exercice public de l’art et le succès de cette peinture ne vont pas sans problèmes car il s’agit d’images qui rendent visibles des cérémoniaux généralement secrets ou intracommunautaires et qui utilisent des moyens techniques venus de l’extérieur. La force des Aborigènes aura été de faire face à ces contradictions et de leur trouver des solutions en s’adaptant au monde de l’art à l’occidentale sans rien perdre de leur singularité, de créer un art contemporain qui leur soit propre mais qui peut être intégré à l’art contemporain mondialisé.

L’exposition du Musée du Quai Branly est éblouissante même si ses organisateurs n’ont pas pu s’empêcher d’accumuler les peintures au point de provoquer le vertige. A la différence de beaucoup de productions artistiques non occidentales, celle des Aborigènes est intelligible, au moins superficiellement, sans recourir à des explications laborieuses. Sa composition descriptive, souvent liée à la topographie et à des signes récurrents, son ­système de couleurs basé sur les pigmentations traditionnelles complétées par les colorants contemporains, et la présence sous-jacente d’un récit, permettent à l’œil occidental d’en saisir la puissance si ce n’est le sens profond.

Aux sources de la peinture aborigène, Australie-Tjukurrtjanu. Musée du Quai Branly, Paris . Rens. www.quaibranly.fr. Tlj sauf lundi. Jusqu’au 20 janvier.

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