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Mystère samedi 08 mai 2010

Peindre sous la chute d’eau du Forestay

C’est une enquête digne d’un roman policier, la découverte d’une scène de crime; une image, mais aussi un décor en trois dimensions, avec une femme étendue sur le sol, qui tient dans la main une lampe à gaz, et, au fond, une cascade entre les arbres et les pierres. Cette scène se trouve dans une salle du musée de Philadelphie (USA), derrière une porte en bois

C’est une enquête digne d’un roman policier, la découverte d’une scène de crime; une image, mais aussi un décor en trois dimensions, avec une femme étendue sur le sol, qui tient dans la main une lampe à gaz, et, au fond, une cascade entre les arbres et les pierres. Cette scène se trouve dans une salle du musée de Philadelphie (USA), derrière une porte en bois. On peut l’entrevoir par deux trous. C’est l’une des œuvres les plus célèbres et les plus mystérieuses de l’histoire de l’art du XXe siècle. Marcel Duchamp y a travaillé secrètement pendant vingt ans, de 1946 à 1966, et elle n’a été révélée qu’après sa mort en 1968. Elle s’intitule: Etant donnés: 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage.

Depuis vendredi, des experts sont réunis à Cully pour examiner le lieu du délit et tenter de comprendre pourquoi Duchamp a choisi ce décor, pourquoi il a installé le corps d’une femme dénudée, le sexe bien visible par le spectateur-voyeur, devant cette chute d’eau qui rappelle les paysages qui apparaissent au fond des tableaux depuis la Renaissance, mais aussi dans la peinture romantique et, plus près de nous, dans certaines vues de rivières exécutées par Ferdinand Hodler.

Deux artistes, Stefan Banz et Caroline Bachmann sont à l’origine de cette rencontre. Ils vivent à Cully. Ils sont peintres. Pour organiser leur symposium, ils ont créé une association, la Kunsthalle Marcel Duchamp, dont la première exposition coïncide avec cette rencontre d’experts, un modèle réduit de Kunsthalle construite au bord du lac dans l’esprit des Boîtes-en-valise, puisqu’elle mesure environ 50 centimètres de côté et qu’on pourra y voir de petites installations en guignant par des ouvertures comme pour Etant donnés (une exposition plus conventionnelle – qui regroupe des documents et des travaux originaux – a lieu à quelques pas, à la galerie Davel 14).

L’histoire commence en 1946 (lire LT du 15.03.2008). On sait que Marcel Duchamp a séjourné sur la Riviera vaudoise. Mais pendant des années, personne n’a réussi à identifier la chute d’eau d’Etant donnés. Quand il s’installe à Cully, en 2006, Stefan Banz découvre qu’un libraire de Saint-Gall a lui-même mené l’enquête dans les années 1970 à partir de photos prises par Duchamp. Le libraire court le pays en montrant l’une de ces photos. En vain. Il décide de l’envoyer dans toutes les communes de Suisse et finit par avoir cinq réponses. Qui désignent la cascade du Forestay, entre les communes de Puidoux et de Chexbres. Or c’est dans un hôtel situé juste au-dessus que Duchamp se trouvait en 1946 et c’est là qu’il a fait sa photographie en tournant le dos à l’un des plus beaux panoramas du monde.

L’enjeu, c’est la peinture. Stefan Banz et Caroline Bachmann travaillent en duo; ils ont réalisé une série de tableaux inspirés par la chute d’eau du Forestay et par Etant donnés. Ils s’interrogent sur l’héritage de Duchamp, qui a longtemps été identifié à la fin de la peinture, à une nouvelle définition de l’œuvre d’art inspirée par ses ready-made. La découverte de Etant donnés a changé la donne. Ce n’est pas seulement une image du désir mais aussi une formidable réflexion sur la vision, sur la représentation, un miroir dans lequel se reflète toute l’histoire de l’art et sur ce qu’il est devenu au XXe siècle.

«Au début, dans les années 1970, personne n’osait interpréter Etant donnés, explique Stefan Banz. On y voyait une incroyable contradiction avec l’idée que l’on se faisait de Duchamp, de son refus de la représentation – du rétinien (c’est le mot qu’il employait pour désigner ce qui s’imprime sur la rétine) – et des expériences formalistes de ses roto-reliefs. Mais depuis quelques années, depuis que la peinture figurative revient, depuis que les artistes se sont remis à raconter des histoires, le sens de cette installation tridimensionnelle se précise. Elle a des rapports étroits avec la peinture classique, avec les figures devant des paysages. Il est possible d’y intégrer les autres aspects de l’héritage de Duchamp, ses réflexions sur l’original et sur la copie, sur ses liens avec les anciens peintres.»

Le miracle Marcel Duchamp a de nouveau opéré. Après avoir été le symbole des ruptures, du refus de la tradition, après avoir inspiré la génération pop, les installateurs et, parfois, un certain narcissisme artistique, le voilà qui vole au secours, quarante-deux ans après sa mort, du plus vieux mode d’expression dans la fabrique des images, la peinture figurative.

Symposium Marcel Duchamp, Salle Davel, Cully, jusqu’à dimanche.
Exposition à la galerie Davel 14, Cully, 9 à 17 h aujourd’hui et demain, ensuite du mercredi au vendredi de 15 à 18 h, le samedi de 14 à 17 h. Et Kunsthalle Marcel Duchamp, installation d’Ecke Bonk, 2, rue de l’Indépendance, Cully, tous les jours 24h/24. Jusqu’au 13 juin.
Site internet: www.bxb.ch

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