Texte - +
Imprimer
Reproduire
photographie samedi 22 octobre 2011

La loi des séries

Les séries fascinent parce que «nous aimons chercher les petites différences au milieu du semblable», dit le sociologue Gianni Haver. Lewis Baltz à Art Basel, juin 2011. (Centre d’art contemporain Genève/David Gagnebin-de Bons)

Les séries fascinent parce que «nous aimons chercher les petites différences au milieu du semblable», dit le sociologue Gianni Haver. Lewis Baltz à Art Basel, juin 2011. (Centre d’art contemporain Genève/David Gagnebin-de Bons)

De plus en plus d’artistes et de quidams photographient obsessionnellement un sujet particulier. C’est grave docteur? se demande Caroline Stevan

Trois gamins affalés sur un canapé. Bof. Un couple le coude sur la table et le regard fixe. Hmmm. Une dame étendue sur un lit. Tiens.

Une par une, les images disent peu de chose. Bout à bout et par dizaines, elles racontent une tout autre histoire. Elles révèlent que, partout dans le monde, l’œil est hypnotisé par la télévision, le corps immobilisé ou avachi. Elles montrent qu’en Inde, en France ou au Moyen-Orient le mobilier change mais le téléspectateur reste. Le photographe Olivier Culmann a passé quatre ans pour réaliser Watching TV. Un livre a été publié cette année et les images seront projetées à Genève début novembre, dans le cadre du festival Cinéma tous écrans.

Loin d’être un nouveau genre, la photographie inventaire se répand de plus en plus, boostée par Internet et la technologie numérique. En mai dernier, Taryn Simon étalait à Genève ses clichés d’objets saisis à l’aéroport JFK. Un défilé captivant. Sachet de drogue, pistolet, organe d’animal ou paquet d’oignons, tous photographiés de la même manière, fond neutre et lumière crue. Il y a quelques mois, James Mollison proposait Where children sleep, série de portraits d’enfants en parallèle avec leur chambre: entassement de jouets aux Etats-Unis, terre battue au Kenya. Cet été, les festivals d’Arles ou de Bienne y allaient aussi de leurs expositions monomaniaques. «From Here On», à ­Arles, présentait même la génération des «photographes-éditeurs», glanant des images similaires sur le Web – couchers de soleil, Kim-Jong il au marché, sexes masculins – pour en faire des mosaïques. Les quidams eux aussi produisent des clichés en série. Ils photographient les avions du ciel, leur petit déjeuner chaque matin, la vue depuis leur salon à intervalles réguliers ou toutes les chambres d’hôtel dans lesquelles ils posent leur valise. Tout cela se retrouve sur la Toile.

«Gammes quotidiennes»

«La répétition donne une force au sujet et permet d’incarner un phénomène, note Olivier Culmann. La série suscite aussi certaines interrogations, bien davantage qu’une seule photographie. J’ai par exemple réalisé plusieurs autoportraits dans lesquels seule ma coiffure change. Cela pose des questions sur l’identité.» Même constat chez Claude Baechtold, serial photographer romand connu pour ses barbes helvétiques et afghanes. «J’ai commencé les séries parce que j’ai été frappé par la récurrence de certains éléments en voyage, les voitures Peykan en Iran ou les moustaches en Irak. Dans ce cas, faire une sorte d’inventaire souligne le cliché. Et l’on est en droit de se moquer d’un stéréotype lorsqu’il existe vraiment. Je n’ai pas réussi à produire une série igloos au pôle Nord parce que je n’en ai vu que deux.» Pour le Lausannois Jean-Pierre Vorlet, cette quête est aussi gage de réussite et de perfectionnement: «Chaque matin, je photographie le paysage devant ma maison. Une fois en vingt ans, j’ai eu ce mélange magnifique de soleil et de brouillard. Si je n’avais pas fait mes gammes au quotidien, je n’aurais pas eu la chance de réaliser cette image exceptionnelle.» Il arrive que la démarche relève plus prosaïquement de l’état des lieux, avant que les choses ne disparaissent. Ainsi des fenils photographiés par le Gruérien Christophe Dutoit en 2004, du patrimoine industriel des époux Becher ou des petits métiers d’Irving Penn dans les années 1950.

Depuis toujours, des visées scientifiques, ethnologiques ou de recensement, ont motivé des entreprises photographiques. Pros­per Mérimée mandata en 1839 des photographes pour immortaliser le patrimoine culturel français, à peine le daguerréotype était-il inventé. «La notion de sérialité est inscrite dans le photographique, elle le constitue au même titre que la reproductibilité ou l’objectivité. Cet état de fait est induit, notamment, par la pellicule», souligne Clément Chéroux, conservateu r au Centre Pompidou, à Paris. Pour autant, une démarche purement artistique passe aussi et de plus en plus par la sérialité. «L’idée d’inventaire est très forte dans l’art contemporain. Depuis les années 1960, la répétition est une manière de s’approprier la production industrielle et d’évacuer la notion d’auteur, remarque Jean-Christophe Blaser, conservateur au Musée de l’Elysée. Nous vivons à l’époque de l’esthétique froide. L’émotion est devenue une idéologie et les artistes cherchent à s’en démarquer. L’inventaire a ce côté rationnel, scientifique.»

Importance du concept

Le professionnel reconnaît que la notion de concept est beaucoup plus importante aujourd’hui qu’il y a quelques années. Un travail moyen sur le plan esthétique peut être primé ou exposé parce que l’idée qui le sous-tend est très forte et que l’ensemble présente une vraie cohérence. «Il y a vingt ans, on se contentait d’une anthologie des plus belles images d’un photographe. Aujourd’hui, on attend le propos, la réflexion menée de bout en bout. On raisonne en série», admet Jean-Christophe Blaser. Pour Olivier Culmann, «cette tendance est une réaction à la tradition de l’image unique, de l’icône, incarnée par l’école Magnum». Une tendance qui existe également dans les beaux-arts. Là, si la série est pratique courante depuis le Moyen Age, elle s’est systématisée à partir des années 1960 et d’Andy Warhol. «Nous sommes fascinés par la sérialité. Nous aimons chercher les petites différences au milieu du semblable, constate le sociologue Gianni Haver. C’est un héritage de la révolution industrielle, mais aussi du positivisme; l’idée de pouvoir constituer un savoir brique par brique.»

L’idée, cependant, peut parfois masquer la facilité. Cinquante mauvaises images produiront toujours plus d’effet qu’une seule. Claude Baechtold admet qu’il préfère la quantité à la qualité. Olivier Culmann, lui, jure de porter la même attention à ses séries qu’à ses travaux plus disparates. Certes, mais où s’arrêter? «Bien que le principe soit celui de la similitude, chacune de mes images est différente, assure Olivier Culmann. J’ai travaillé quatre ans sur Watching TV; j’ai cessé lorsque j’ai eu l’impression de me répéter.»

Chaque dimanche matin, Jean-Pierre Vorlet, qui photographie depuis quarante ans les marques sur les murs lausannois, traque les nouveautés de la nuit: «C’est devenu un virus, une quête incessante. J’ai peur de manquer un élément important si je ne vais pas vérifier.» Une démarche qui s’ap parente à celle d’un collectionneur (lire complément).

Reproduire
Texte - +