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histoire lundi 08 juin 2009

Les femmes fonctionnaires, boucs émissaires de la Grande Dépression

Le service des abonnements de Ringier en 1930 . L’entrée en masse des femmes dans les bureaux fait des envieux, surtout pendant les années de crise. Les mouvements qui ambitionnent de les en chasser se concentrent avant tout sur les femmes fonctionnaires. (RDB)

Le service des abonnements de Ringier en 1930 . L’entrée en masse des femmes dans les bureaux fait des envieux, surtout pendant les années de crise. Les mouvements qui ambitionnent de les en chasser se concentrent avant tout sur les femmes fonctionnaires. (RDB)

Les femmes au foyer. Sur ce mot d’ordre de la droite catholique, tous les partis ou presque ont réclamé ou soutenu, dans les années 1930, des mesures visant à restreindre l’accès des femmes à la fonction publique

Il ne faut pas licencier en priorité les femmes: c’est Doris Leuthard qui l’a dit récemment dans une interview au Mati n. Constatant que les travailleuses, plus présentes dans les emplois temporaires, à temps partiel et/ou précaires, sont particulièrement menacées, la conseillère fédérale a engagé les employeurs à ne pas se dire qu’«une jeune femme va peut-être vouloir fonder une famille». Les internautes qui ont réagi sur le site du quotidien ne sont pas tous d’accord. Mais la plupart s’en prennent à d’autres points soulevés par la ministre, et ils sont rares à rebondir sur une prise de position qui semble aller de soi.

Cela n’a pas toujours été le cas. La Grande Dépression des années 1930 avait été l’occasion d’une attaque en règle contre les femmes, accusées de causer le chômage en chassant les hommes du monde du travail et poussées à leur tour vers la sortie. Un déchaînement vite oublié, qui n’a pas épargné la Suisse et auquel l’historienne Céline Schoeni a consacré sa thèse. Retour sur un épisode peu glorieux de la marche vers l’égalité.

Le Temps: Vous avez étudié les attaques visant les femmes fonctionnaires dans les années 1930. Pourquoi les fonctionnaires?

Céline Schoeni: Parce qu’elles sont au cœur de la tempête. La fin du XIXe siècle avait été marquée par un débat très vif sur le travail industriel des femmes, décrit comme menaçant pour la famille et pour les ouvrières elles-mêmes. Les années 1930 voient émerger une nouvelle polémique, qui vise cette fois les femmes employées dans le tertiaire et la fonction publique. Elle est plus vive, plus frontale: la lutte contre le travail industriel des femmes comportait des aspects de protection de leur santé. Ce n’est plus le cas lorsqu’il s’agit de chasser les institutrices, les postières, les employées et les cadres de l’administration publique. Elles font un travail enviable, dont on va dire, alternativement, qu’elles n’en sont pas dignes, qu’elles le volent à un homme ou qu’il les empêche de se vouer comme elles le devraient à leur tâche maternelle.

– Quels sont les milieux qui mènent l’attaque?

– A l’avant-garde, on trouve le mouvement chrétien-conservateur: pour lui, c’est une question idéologique, sur laquelle se réunissent tant les associations patronales que les syndicats. Pour le mouvement catholique, la place de la femme est au foyer. Cela fait partie d’une vision très hiérarchisée du monde, calquée sur celle de l’Eglise, qu’il s’agit de défendre face à la modernisation de la société. Mais ces critiques trouvent un large écho, notamment lorsqu’elles visent les fonctionnaires. L’idée qu’il est injuste, en période de crise, que les deux membres d’un couple soient employés par l’Etat trouve des partisans à gauche. Les attaques contre les «doubles salaires» figurent donc en bonne place dans les campagnes très vives qui visent alors la fonction publique.

– On a donc deux types d’approches très différentes?

– Pas tant que ça. Le fait de considérer qu’un couple touche un «double salaire» repose sur l’idée que le travail de l’épouse est une anomalie ou un luxe. C’est une idée alors très répandue, sur laquelle la crise greffe une vague de misogynie.
Le statut des femmes connaît des modifications importantes entre les deux guerres: elles accèdent aux études supérieures, plusieurs pays européens leur accordent le droit de vote, certaines d’entre elles revendiquent une liberté sexuelle impensable au siècle précédent. Cette évolution suscite des angoisses fortes dans une partie de la société, angoisses que la crise avive.

– Concrètement, quelle forme prennent ces attaques?

– Entre 1930 et 1932, environ, on assiste à des campagnes de presse, à des revendications politiques. Puis, à partir de 1933, des mesures concrètes commencent à être mises sur pied. Le phénomène est présent dans les pays industrialisés (Etats-Unis et Europe), particulièrement précoce et décidé dans les pays fascistes. Je l’ai étudié plus particulièrement en Suisse et en France. Dans ces deux pays, les mesures visent presque exclusivement les femmes fonctionnaires. Dans le second, il s’agit de leur barrer l’accès aux hauts postes de l’administration. En Suisse, les lois et les règlements proposés visent surtout à exclure les femmes mariées de la fonction publique.

– Et des interdictions sont effectivement adoptées?

– Beaucoup des discriminations réclamées, notamment par la droite conservatrice, ne sont pas praticables telles quelles. Licencier toutes les femmes fonctionnaires mariées pose de nombreux problèmes: elles ont droit à des indemnités qui coûteraient très cher. Et il n’est pas sûr du tout qu’on puisse toujours les remplacer. A la campagne, par exemple, il est fréquent que l’instituteur et l’institutrice soient mariés ensemble et qu’il n’y ait qu’un seul logement de fonction à mettre à leur disposition. C’était le cas mes grands-parents, qui étaient instituteurs à Saint-
Ursanne.­ Dans ce cas, remplacer l’institutrice par un jeune père de famille n’est pas possible. Cela a sauvé l’emploi de ma grand-mère…

– Des mesures précises ont-elles tout de même été prises?

– Oui. En France, le train de décrets-lois adopté par Pierre Laval contre les fonctionnaires en 1935 prétéritait particulièrement les femmes. Ces décrets étaient une des cibles du mouvement qui a abouti à l’élection du gouvernement du Front populaire en juin 1936, et ce dernier les a abolis. Mais il n’a pas tardé à introduire un contingentement des femmes dans la fonction publique, d’autant plus strict que les postes étaient haut placés dans la hiérarchie.

– Et en Suisse?

– Il est très difficile de dresser un panorama général car, souvent, le statut des fonctionnaires dépend des cantons, voire des communes, qui agissent chacun à sa manière. En me basant sur des recherches systématiques à Genève et à Lausanne et sur les inventaires dressés à l’époque par les associations féministes, j’ai compté une quarantaine de mesures qui semblent toucher toute la Suisse, indépendamment des régions linguistiques. Il est toutefois vraisemblable qu’il y en a eu beaucoup plus.

– De quels types de mesures s’agit-il?

– Il y a des interdictions d’embauche et des licenciements obligatoires de femmes mariées. Et surtout, à un moment où de très nombreuses collectivités publiques diminuent les salaires des fonctionnaires, ceux des femmes, mariées ou non, sont baissés beaucoup plus fortement que ceux des hommes. C’est un acquis important qui tombe: certaines catégories de femmes fonctionnaires avaient obtenu le droit à un salaire égal pour un travail égal dans plusieurs cantons. Dans la deuxième moitié de la décennie, ce principe n’est pratiquement plus appliqué. Les baisses supplémentaires subies par les femmes vont de 15% à 30%.

– Et tout le monde trouve ça normal?

– On constate en tout cas très peu de résistance. Il semble exister un consensus assez général autour de la formulation «dans l’idéal, la place des femmes est au foyer». Ceux qui tentent de s’opposer à certaines mesures le font en général à titre individuel, sans l’appui de leur parti. Et, tactique ou conviction, ils ne contestent pas ce principe. Ils font remarquer qu’en pratique il est inapplicable, que certaines femmes, veuves, célibataires ou divorcées, sont bien obligées de travailler. Les seules à faire une campagne décidée et organisée – et assez peu fructueuse – de défense du travail féminin sont les associations féministes, qui luttent par ailleurs avant tout pour l’obtention du droit de vote. Elles ont des relais dans les partis et au sein de certaines administrations. Mais elles restent en général très isolées.

– Sait-on combien de femmes ont été touchées?

– Non. C’est d’autant plus difficile à dire que toutes les mesures n’ont pas été appliquées comme le souhaitaient leurs promoteurs. Certaines femmes licenciées, par exemple, n’ont pas été remplacées par un jeune homme mais ont continué à être utilisées dans une forme de travail sur appel… Ce qui est sûr, c’est que l’ensemble des femmes fonctionnaires ont vu leur statut dévalorisé et précarisé. Un phénomène qui s’est étendu aux autres travailleuses et même à leurs collègues masculins: en désignant les responsables du chômage au sein des salariés, on les divise.

– Au fond, les femmes ont joué un peu le rôle qui a été dévolu plus tard aux frontaliers ou aux travailleurs immigrés?

– A l’époque déjà, il y a un parallèle fort entre les femmes et les étrangers. C’est très sensible en France, où le débat est beaucoup plus vif et agressif à l’égard des femmes – jugées bavardes, dissipées, incompétentes… – qu’en Suisse. En creux, les mesures discriminatoires désignent clairement le travailleur méritant: il est Français, de sexe masculin, blanc de peau et jeune. Toutes les autres catégories sont de moindre valeur.

– Que sont devenues les mesures prises à la suite de cette campagne?

– A partir de 1937-1938, la menace de conflit se précise. Cela renverse la perspective: il va falloir des femmes pour soutenir l’effort de guerre ou remplacer les hommes mobilisés. En Italie et en Allemagne, où elles ont été licenciées en masse, elles sont réembauchées en masse très tôt. Ailleurs, le mouvement est moins fort mais il est là. Et la haute conjoncture d’après-guerre le confirme. Mais des lois ont été modifiées et, en Suisse, elles vont parfois rester en vigueur jusqu’à la fin des années 1960, interdisant certains emplois aux femmes mariées, précarisant leur statut.

– Et aujourd’hui? Peut-on imaginer la renaissance d’une campagne de ce genre?

– Beaucoup de choses ont changé. L’ancrage des femmes dans le monde du travail est renforcé, l’accès à toutes les formations leur est garanti, de même qu’à tous les postes. Mais les mécanismes de discrimination qui subsistent s’articulent toujours autour du rôle, très peu changé, des femmes dans la famille. Les définitions des postes à responsabilité, les CV qui permettent d’y accéder sont conçus pour un humain entièrement dégagé des tâches familiales, c’est-à-dire, en pratique, un homme qui ne remet pas en question le partage traditionnel des rôles. C’est une composante importante du «plafond de verre» qui barre l’accès des femmes aux postes à responsabilité. Et, à l’autre bout de l’échelle, on trouve des phénomènes semblables: mon poste universitaire, pour prendre un exemple, n’a pas été renouvelé, et je suis actuellement sans emploi. J’attends un enfant mais je n’ai pas trouvé de place en crèche – il n’y a rien de libre avant la mi-2010. Eh bien, si je me retrouve au chômage à la fin de mon congé maternité, je ne serai pas considérée comme totalement employable, c’est-à-dire mobilisable à tout moment en 24 heures. Je serai donc prétéritée – pour mes allocations et pour mes possibilités de placement. Si mon compagnon était chômeur, on ne lui demanderait pas s’il a un enfant en bas âge…

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