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Classique samedi 28 novembre 2009

Stephen Macleod, Bach en voix intégrale

(Eddy Mottaz)

(Eddy Mottaz)

Le fondateur de Gli Angeli Genève explore le jeu des individualités à travers les cantates de Bach. Rencontre, en amont du concert de lundi

«Je me revois, enfant, seul devant le rideau pour saluer le public, comme immergé dans un dessin de Sempé: tout petit personnage, minuscule face aux feux de la rampe.» Stephan Macleod le garde en mémoire. Ce baptême de l’artiste encore en graine, lors d’une représentation du Wozzek de Berg au Grand Théâtre de Genève. Cette ivresse, cette irrépressible «envie d’être aimé» qui forge la volonté du chant, «cet objet brut qu’il faut sculpter, affiner». Fondateur de Gli Angeli Genève, l’un des rares ensembles romands sous contrat avec une major du disque (Sony Classical), le baryton-basse de 38 ans éprouve comme peu le pacte paradoxal d’une vie à la scène.

«Dans ce rapport à l’ego, c’est tout l’aspect psychologique d’une carrière qui se joue. Ceux qui ne l’ont pas, s’arrêtent; un ressort est cassé. Ensuite, ne pas s’étouffer soi-même, ne pas étouffer les autres, là est toute la question.» Les autres. Ces sensibilités nourricières et confrontantes, ces empreintes d’un ailleurs de soi qu’il faut apprivoiser pour accéder au partage musical. Gli Angeli rompt le pain d’un répertoire qui tient à la fois de l’intime et du multiple – les cantates de Jean-Sébastien Bach. La formation baroque s’est donné pour objectif titanesque d’en interpréter l’intégralité. Par étapes, à l’image du concert donné lundi 30 novembre au Temple de la Madeleine, à Genève, qui sera aussi l’occasion de vernir un très beau deuxième disque (German Cantatas vol. II).

La confidentialité du chant, donné à deux solistes par voix «pour que le mot soit primordial», la douceur d’une communion en clair-obscur révèlent une volonté de laisser les différentes personnalités s’entremêler d’elles-mêmes. C’est que Gli Angeli est un ensemble dirigé de l’intérieur; Stephan Macleod donne le mouvement primordial depuis son pupitre de baryton-basse. Un rôle de motorisation par le grave, en quelque sorte, loin de toute velléité de se mettre en avant.

Le chanteur, pourtant, n’a pas toujours rêvé de répartition des forces. Talent précoce (il entre à l’Ensemble vocal de Michel Corboz dès 18 ans, avant de poursuivre ses études à Cologne auprès de Kurt Moll), ce natif de Genève aspire d’abord «à devenir soliste», pour parcourir les grandes arches du lied romantique. «Je m’intéressais à Schubert et Brahms. Je ne savais même pas qui était Monteverdi.» Et puis il rencontre Rheinhard Goebel, apôtre de l’avant-garde baroque et fondateur de Musica Antiqua Köln. La folie du chef allemand le bouleverse.

«Il prêche toutes sortes de théories sur l’authenticité de l’interprétation. Mais, sur scène, il hurle sa rage de se haïr, de s’aimer, d’être au monde.» Stephan Macleod se laisse griser par la liberté qui souffle sur le répertoire ancien. «A travers le choix des ornements, de l’articulation et des partis pris esthétiques, l’interprétation s’est réapproprié une certaine force d’individualité. Elle correspond à l’esprit de notre temps, et explique l’immense succès que remporte aujourd’hui cette musique.»

Philippe Herreweghe, Gustav Leonhardt ou Masaaki Suzuki, Stephan Macleod chante sous les plus grandes baguettes historiquement informées. Jusqu’à ce qu’en 2003, il décide de créer sa «propre dream-team», en réunissant «des gens qu’on ne met généralement pas ensemble pour des questions d’ego».

La démarche est assumée. «Pour moi, la multiplicité des facettes est l’assurance du bonheur musical.» Comme un reflet, peut-être, du génie Bach. «Comparées aux tableaux finis que sont la Messe en si ou le Magnificat, les cantates sont des ébauches. Des esquisses parfaites. Là où certains compositeurs me procurent du plaisir émotionnel, intellectuel ou contextuel, aucun, comme Bach, ne me stimule sur tous les plans à la fois.» La marque d’une dévotion particulière pour le cantor? Loin de là. «Je ne vois pas Bach comme un compositeur touché par la grâce. Il fallait du courage, un courage humain, pour écrire cette musique hors des modes, immédiatement reconnaissable.»

Gli Angeli Genève, en concert le lu 30.11 à 20h, Temple de la Madeleine, Genève.
En disque: «German Baroque Cantatas vol. II» (Sony Classical).

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