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Interview samedi 23 juin 2012

La poste du Gothard, ou quand le mythe de la Suisse alpestre explose

Peter Von Matt. (Keystone)

Peter Von Matt. (Keystone)

Dans son dernier essai consacré à la Suisse, l’écrivain et professeur de langue allemande Peter Von Matt décortique l’histoire du mythe du peuple alpestre qui continue d’imprégner la mentalité des Suisses. Entretien sur la cohésion nationale et le malaise des Alémaniques face à la crise européenne, le grand tabou

Le Temps : En 1992, après le vote sur l’EEE, la cohésion nationale était affaiblie. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Peter von Matt: La Suisse alémanique n’est pas une nation. Elle n’est pas davantage un pays. Elle est composée de plusieurs cantons et demi-cantons, certains ne sont d’ailleurs que moitié alémanique puisqu’ils sont partagés avec une partie francophone. Aujourd’hui comme en 1992, il n’y a pas de front alémanique contre les Romands. Le nationalisme alémanique n’existe pas.

Les Suisses allemands se présentent d’abord comme bâlois, zurichois, thurgovien, nidwaldien. Le Bernois n’a pas de liens plus étroits avec le Thurgovien qu’avec le Vaudois, c’est même l’inverse qui est vrai car le Benois se rend plus souvent chez son voisin qu’au fin fond de la Suisse orientale.

Le sport est le terrain où s’expriment des émotions nationales. Je suis toujours heureux quand un Romand ou un Tessinois gagne une compétition. Le Suisse allemand tient absolument à ce que les championnats de football et de hockey sur glace réunissent des équipes de toutes les régions linguistiques. La disparition d’équipes romandes est vécue comme un appauvrissement. Les Alémaniques ont souffert avec Neuchatel Xamax, dont ils suivaient de près l’échec catastrophique relaté en détails par les médias alémaniques. A Zurich, Bâle ou St-Gall, on s’est réjoui du retour de Lausanne-Sports et de Servette en première division de foot.

Le dialecte prend toujours plus de place dans la société alémanique. Des initiatives ont été lancées pour bannir le hochdeutsch à l’école enfantine. N’est-ce pas un inquiétant signe de repli?

L’unique lien émotionnel entre les Suisses allemands est leur fort attachement au dialecte. La moindre remise en cause du dialecte peut provoquer, partout, un déluge de colère. Je suis bien placé pour le savoir. On m’a éreinté quand j’ai défendu que nous avons une seule langue maternelle, l’allemand ; langue que nous utilisons sous deux formes distinctes, le hochdeutsch et le dialecte, chacune remplissant une fonction bien précise. On m’a rabroué : « Notre langue maternelle, c’est le dialecte ! » J’ai répliqué : « Vous vous trompez, vous confondez la langue maternelle avec la langue de mami ! » Tous les enfants grandissent à la maison avec le dialecte, mais tous les enfants suivent l’école en hochdeutsch. Le grand danger est de ne plus respecter la différentiation des fonctions dévolues à l’allemand et au dialecte. Ce n’est pas bon quand, dans les médias audiovisuels, le dialecte devient la langue dominante. Aujourd’hui, il faut absolument soutenir la capacité des Suisses allemands à s’exprimer en allemand. On ne le fait pas assez.

Les Alémaniques ne se désintéressent-ils pas de ce qui se passe en Suisse romande ?

Disons qu’il n’y a pas de sentiment particulier de fraternité des Alémaniques à l’égard des Romands, mais ce n’est pas différent pour les Alémaniques entre eux. Dans la vie quotidienne, la curiosité des Alémaniques n’est pas plus grande pour ce qui se passe à Schaffhouse plutôt que Neuchâtel. On sait par contre qu’à Genève, la ville internationale par excellence, il se passe des choses plus intéressantes que dans la plupart des villes alémaniques. Comme quand, au parlement, on se jette des verres d’eau au visage ; ou quand un conseiller d’Etat fait du grabuge dans un bar au milieu de la nuit. On pense de Genève que c’est une ville où peuvent se forger de nouvelles tendances pour la Suisse.

L’anglais s’impose toujours davantage, concurrençant la maîtrise d’une deuxième langue nationale. Est-ce grave?

Ce sont surtout les Allemands qui entretiennent le mythe du Suisse polyglotte, maîtrisant au moins quatre langues. En Suisse chacun sait que la réalité est tout autre. On a appris un peu, et péniblement, la langue de l’autre. Et on oublie vite si on ne pratique pas.

C’est dans ce contexte que s’impose l’anglais, la langue de la globalisation. En Suisse aussi, l’anglais a gagné l’économie privée et plus encore le monde académique dans des proportions dramatiques. L’anglais est notre 5e langue nationale. Admettons que sans l’anglais, ça ne marche plus. Faisons avec sans polémiquer. N’a-t-on pas abandonné le latin au 19e siècle, après qu’il avait perdu sa fonction de transmission internationale du savoir ?

Vive l’anglais ! Et on oublie nos langues nationales ?

Le problème suisse, il est réel, c’est d’éviter qu’à cause de l’anglais, nous perdions la capacité de nous comprendre dans nos langues nationales. C’est à la politique d’agir. Les politiciens ont un intérêt particulier à ne pas échouer, eux qui, à Berne, travaillent encore selon la règle : chacun parle sa langue et comprend celle de l’autre. Peut-être faudrait-il créer un gremium, qui ferait des propositions à la politique ?

Une réalité trop peu discutée est que les Suisses allemands ont peu d’intérêt pour l’allemand. Ils pensent que c’est seulement la langue des Allemands. Mais c’est aussi la leur, et celle des Autrichiens, des Luxembourgeois et de plusieurs minorités éparpillées en Europe. Chaque année, la Suisse participe à la Francophonie qui porte une attention soutenue à l’état du français dans le monde. Il n’existe pas de conférence analogue des pays parlant l’allemand, je le regrette. Cela aiderait peut-être les Suisses allemands à davantage s’intéresser à la langue allemande comme culture.

Les Suisses allemands semblent toujours plus crispés avec les Allemands dont le nombre a certes beaucoup augmenté en Suisse ces dernières années. Qu’est-ce que nous dit cette posture défensive?

Ce n’est pas aussi dramatique que certains le prétendent. Oui, bien sûr, on voit plus d’autos portant des plaques allemandes dans les rues de Zurich. Et on entend davantage parler allemand dans les trams et les trains. Certains s’en irritent. Mais dans la vie quotidienne, sur les lieux de travail, cela se passe plutôt bien. A l’université par exemple, où j’ai travaillé entouré d’Allemands, l’entente est bonne. Je dirais même que les Allemands ont plus de conflits entre eux qu’il n’en existe entre les Suisses allemands et les Allemands. Dans les hôpitaux, un autre secteur où le personnel allemand est élevé et augmente, j’entends aussi que ça marche bien. Les Allemands parlent hochdeutsch et ils comprennent le dialecte.

Mais à l’UDC, des voix disent : « Ca suffit, stop à l’immigration allemande ! ». Un rejet si brutal n’est-il pas le signe d’un malaise profond?

L’UDC a toujours besoin de boucs émissaires. L’étranger est visé. Les gens des Balkans, le musulman, maintenant les Allemands. La voix de l’UDC, ce n’est pas la voix du peuple. Ce qui compte, c’est ce qui se passe sur les lieux de travail. Les Allemands nous comprennent, on les comprend. C’est tout de même un atout important ! C’est ainsi plus facile de travailler avec les Allemands qu’avec les Portugais, les Roumains ou les Polonais.

On ne dit pas assez que les Allemands compensent le manque crucial de main d’œuvre qualifiée dans maints secteurs. Sans eux, notre économie s’écroulerait. Dans l’immigration allemande, il ya beaucoup de ressortissants des anciennes zones de l’Est, autrefois la RDA, où après la réunification l’économie est restée précaire. Si notre économie se porte si bien, c’est largement grâce à ce brain drain avec l’Allemagne. Eux gagnent de l’argent et les plus motivés s’intègrent en Suisse ; nous, nous profitons des compétences de cette immigration choisie.

Je veux bien croire que parfois un Allemand est engagé de préférence à un Suisse allemand pourtant tout aussi bien formé. Il y a bien sûr des problèmes de ce genre et c’est regrettable. Mais ce n’est pas la règle, plutôt l’exception.

L’ouverture des frontières a-t-elle désécurisé les Suisses allemands sur un plan identitaire?

Non. Les peurs découlant de l’ouverture des frontières portent davantage sur la sécurité. La petite délinquance importée est un réel soucis. Mais ceux qui dénoncent la criminalité et votent UDC sont les mêmes qui emploient des Polonais et des Roumains pour les récoltes

Un mythe qui tient la Suisse ensemble, écrivez-vous dans votre dernier essai (*), c’est celui des Alpes et du peuple montagnard. Expliquez-nous ?

Une représentation d’une Suisse idyllique a été construite en total décalage avec la réalité. C’est ce qui fait le mythe. La littérature a joué un rôle majeur. Je pense au récit « Die Alpen » (Les Alpes), de Albrecht von Haller, où la Suisse est exaltée comme un pays sublime, avec ses montagnes peuplées d’hommes libres vivant en harmomie avec la nature, forts et puissants, moralement supérieurs aux habitants des grandes villes. A son époque, la vie dans les Alpes suisses était tout le contraire d’un paradis. Les jeunes s’engageaient comme mercenaires à l’étranger pour survivre. La mortalité enfantine était élevée ; la nourriture monotone et de piètre qualité; le lait devait être vendu si bien que les paysans buvaient du mauvais thé. A ce moment historique particulier, l’Europe avait besoin d’entendre que la Suisse était restée un paradis doré, préservé.

Bien avant Albrecht von Haller, des théories bizarres avaient amorcé la constuction du mythe. Au 16e siècle, le premier grand explorateur européen des Alpes, Johann Jakob Scheuchzer, écrivait des textes sur les Alpes suisses qui étaient lus à travers l’Europe car il était un membre en vue de la Royal Society à Londres. Ce Scheuchzer élabora une théorie sur l’«homo alpinus » à partir de découvertes – il collectionnait les fossiles – qui heurtaient ses croyances religieuses. Il cherchait dans les Alpes les traces du Déluge biblique. Il inventa que les Alpes suisses avaient été noyées sous le Déluge et que leurs habitants s’étaient installés sitôt après le retrait des eaux et n’avaient plus jamais été dérangés ; pour cette raison, ils étaient des hommes foncièrement bons et libres, des hommes supérieurs et uniques. Cette représentation, empreinte de religiosité, n’est pas sans résonance avec la figure du bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau.

En quoi ces représentations influencent-elles encore l’âme des Suisses, qui vivent majoritairement en ville?

La théorie de l’ «homo alpinus» n’a pas d’influence directe sur l’identité suisse. Mais ces représentations d’une Suisse alpestre originelle ont construit un livre d’images que les Suisses ont intégré dans leurs souvenirs. Tout ce qui appartient à ce monde alpestre appartient à la Suisse, aux Suisses. Ce sont les montagnes, les fleurs, la vie rurale, les vaches, le fromage, les chèvres. Et aussi la solidité, la lutte à la culotte, le cor des alpes, les costumes traditionnels, les cloches.

Ces représentations sont-elles également répandues dans toutes les différentes régions du pays?

Je ne vois pas de différence. Les Romands sont tout aussi concernés que les Alémaniques. Pensez au chant du randonneur, « La haut sur la montagne » de Joseph Bovet. Et n’oubliez pas que la Suisse romande a aussi des montagnes, et quelles montagnes ! Ce sont les plus hautes, les plus spectaculaires.

Ces représentations ont-elles joué un rôle dans le récent vote des Suisses de mieux protéger les paysages de montagne?

Certainement qu’il y a un signe dans cette direction. Ce qui concerne les Alpes nous appartient, à nous Suisses. Que les Alpes soient exposées à un processus brutal d’exploitation technique ne peut laisser les Confédérés indifférents. Les stations ne cessent de grandir ; les champs de ski sont reliés par des remontées mécaniques ; des routes goudronnées grimpent toujours plus haut sur l’alpe ; on fait de l’héliski partout. Les Suisses ont dit «  Stop, ca suffit ! ». Les cantons alpins sont seuls responsables d’avoir perdu cette votation : ils ont participé brutalement à la tansformation de leurs montagnes, alors qu’il aurait fallu agir avec modération.

Si je vous comprends bien, on peut peut voir ce vote comme l’affirmation défensive d’une « suissitude » malmenée. Les références à ce qui fait l’identité suisse ne sont-elles pas aujourd’hui omniprésentes, comme s’il fallait se défendre d’agressions permanentes contre l’identité suisse?

Tout le monde parle d’identité sans trop savoir de quoi il s’agit. L’identité, ce n’est pas quelque chose que je possède. C’est le résultat d’un pocessus qui me conduit à savoir qui je suis. Le souvenir y contribue de manière prépondérante. A travers lui, j’accède au sentiment rassurant que je sais d’où je viens, quelles sont mes racines et mon histoire. La production de signes construisant ce sentiment d’appartenance à un lieu originel est devenue partout plus forte à cause de la globalisation qui justement le concurrence. Je vis un pied à l’intérieur de mon pays, l’autre dans le monde. Cet écartèlement désécurise les gens, d’où leur besoin de se rappeler à quel lieu ils appartiennent. Il ne faut pas démoniser cette quête de signes qui cristalisent l’identité. C’est une démarche légitime. Ce n’est pas du mauvais nationalisme.

Cela dit, c’est fou comme nous vivons toujours avec le livre d’images dans notre tête, sans même plus y prêter attention. Quand vous arrivez à l’aéroport de Zurich en provenance d’un autre continent, vous empruntez un train automatique souterrain à travers l’arérogare. Quand le train s’arrête, vous entendez des vaches qui meuglent, des cloches qui sonnent et le son d’un cor des Alpes. Une bande sonore insinue accoustiquement que c’est la fin du voyage et que vous arrivez sur l’alpe, au paradis !

L’UDC et Christoph Blocher ne jouent-ils pas depuis vingt ans sur cette tension identitaire?

Il y a vingt ans qu’internet s’est imposé à nous. 1992, c’est l’année où j’ai reçu mon premier ordinateur et découvert comment internet élargissait mon horizon. Depuis, la globalisation n’a pas cessé de progresser. Cela a renforcé la tendance au questionnement : où suis-je, qu’est-ce qui m’appartient en propre ? Christoph Blocher a très bien compris que s’il appuyait sur cette faiblesse, il marquerait des points. Il a présenté une image de la Suisse artifielle et contraire à la réalité ; une image construite, qui puise aux seules représentation de la Suisse alpestre mythique. Mais il a ignoré l’autre volet de l’âme suisse : une curiosité pour le lointain, une agileté à commercer avec tout le monde. Avec sa propagande il a gagné beaucoup de parts de marché, jusqu’à atteindre 28% des suffrages au Conseil national. D’autres partis en Europe font la même chose, avec aussi pas mal de succès.

Les Suisses ne sont-ils pas fatigués de l’UDC?

Aujourd’hui, les Suisses, qui sont intelligents, savent que les problèmes sont plus compliqués. La Suisse gagne son argent à l’étranger, elle est riche parce qu’elle commerce avec l’Europe, les Etats-Unis, la Chine. Les gens savent bien que notre prospérité est fragile. Ils ont peur : que se passera-t-il en Europe ? Maintenant que notre franc est lié à l’euro, nous avons perdu notre autonomie, nous sommes impliqués jusqu’au cou dans cette crise à laquelle nous assistons impuissants et forcés de reconnaître que personne ne sait ce qu’il faut faire. Quand la télévision montre les courbes illustrant l’évolution des taux de change entre monnaies, une image me vient à l’esprit : une longue mèche allumée et reliée à une bombe qui menace d’exploser. Quelque chose de grave peut se produire à tout moment. C’est inquiétant, palpable.

Devons-nous réouvrir une discussion sur notre place dans l’Europe et notre relation avec l’Union européenne?

Sans doute sommes-nous dans une impasse avec le bilatéralisme. On le devine, les indices se multiplient. L’Europe souffre et s’appauvrit, elle ne peut plus nous faire aucun cadeau. On l’a vu avec le secret bancaire. De notre côté, nous prétendons reprendre le droit communautaire de façon autonome, mais ce concept est grotestque : Bruxelles fait les lois, nous les reprenons en y apposant notre Stempel ! C’est une bien curieuse compréhension de la souveraineté nationale. L’ennui, c’est qu’en Suisse alémanique, il est impossible d’ouvrir une discussion sérieuse, rationnelle sur la relation Suisse-Union européenne. On est immédiatement agressé et renvoyé aux clichés : « Tu veux entrer dans l’UE, oui ou non ? » « Tu veux te soumettre aux baillis de Bruxelles ?» « Tu es contre la liberté ?» L’UDC monopolise ce thème en imposant la Suisse du livre d’images : les montagnes, l’indépendance, la liberté, la supérorité morale. Ce n’est pourtant pas la question. L’enjeu, c’est comment voulons-nous durablement coopérer avec nos voisins sur ce continent , au centre duquel nous vivons en paix.

Les Romands ont-ils une approche moins idéologique de la question européenne?

Sans doute. Vous pouvez en débattre plus librement. Vous pouvez nous aider à prendre du recul. L’ennui, c’est que la crise économique et financière dans laquelle s’enfonce l’Europe n’aide pas. Au contraire, ça conforte le mythe que la Suisse est un pays unique, meilleur, béni des dieux. Même si nos montagnes ne sont pour rien dans la bonne santé de notre économie…

Des raisons d’être optimistes ? La complexité des problèmes ne sert-elle pas les partis populistes comme l’UDC?

L’UDC n’a jamais réglé un problème avec ss discours simplistes. Elle laisse le gouvernement se débrouiller quand elle ne lui complique pas la tâche. Mais l’histoire mondiale ne regarde pas si les gens, dans un pays, comprennent ce qui se passe ou pas. L’histoire mondiale ne connaît que les rapports de force. Le jour où les Suisses comprennent que ça peut leur coûter cher, ils oublient vaches, cloches et montagnes. Au pied du mur, ils sauront décider ce qui sera bon pour eux.

(*) Peter von Matt, Das Kalb vor der Gotthardpost. Zur Literatur und Politik in der Schweiz. Hanser, München, 2012

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