Pierre Chevrier. A ses yeux, le vin est un objet d’art qu’il faut célébrer comme tel. (Eddy Mottaz)

Le frère aîné de Philippe Chevrier, chef du Domaine de Châteauvieux, collectionne les vieux vins. Il vient de publier un livre qui décrit de mémorables dégustations
Tous les trois ans, Pierre Chevrier prépare une dégustation de vins anciens. Installé dans le bar du Domaine de Châteauvieux, le restaurant gastronomique où officie son frère cadet Philippe, il énumère la liste des flacons prévus pour l’événement qui aura lieu le 5 décembre. Un Lafite 1789. Un Yquem 1811. Un Mission Haut-Brion 1918. Un second Mission, de 1945 cette fois. Et tant d’autres.
Les dates font partie de la mémoire collective de l’Europe. Normal: la dégustation s’articule sur le thème du temps: «J’ai choisi des millésimes marquant certaines grandes dates de l’histoire», dit Pierre Chevrier. Il y aura aussi un champagne Heidsieck 1907, retrouvé en 1997 au fond de la mer, au large de la Finlande. Il faisait partie d’un lot destiné à la famille impériale russe, jamais parvenu à destination en raison d’un naufrage. Quant aux heureux convives qui boiront le temps à petites gorgées remplies de révérence, ils sont pour la plupart des collectionneurs prêts à payer des sommes folles pour leur passion.
Les vins de Pierre Chevrier sont ainsi: ils racontent tous une histoire. Petite ou grande. Agé de 57 ans, le collectionneur a décidé d’en dévoiler quelques-unes dans un livre qu’il vient de publier aux éditions Slatkine*. Son panthéon dionysiaque est nourri par ses recherches personnelles et les milliers de pages qu’il a noircies au fil de ses dégustations. En font partie surtout de grands crus français, mais aussi des Tokay, des vins de Porto, et des vins du Rheingau. Aux yeux de Pierre Chevrier, le vin est un objet d’art qu’il faut célébrer comme tel. Il compare les dégustations verticales d’un grand cru à la rétrospective d’un peintre. Il parle des vieux millésimes avec passion et érudition, et la fresque œnologique qu’il a composée rappelle qu’un grand vin, bien qu’il soit destiné à s’éteindre un jour, peut, dans certaines circonstances, ouvrir durant un bref instant les portes du temps pour laisser entrevoir l’éternité.
Le frère du chef de Châteauvieux se souvient de son premier vin: «C’était un Mouton-Rothschild de la cave familiale. J’avais 15 ans. Je n’ai pas pu m’empêcher de le boire à longs traits. Le vin m’a assommé, et on ne m’a plus vu le restant de la journée.» Six ans plus tard, à l’âge de 21 ans, il commence sa longue quête des vins d’exception, qui fera de lui un collectionneur réputé. Michael Broadbent, critique de vin britannique faisant autorité dans le monde entier, est resté très impressionné par une dégustation napoléonienne que Pierre Chevrier avait organisée à Londres autour du thème «Le Souper de l’Empereur». Dans la préface qu’il a rédigée pour le livre de son ami, il écrit, avec un accent d’admiration: «Pierre avait situé les millésimes des vins dégustés durant la vie de l’Empereur: de sa date de naissance (1769) à celle de sa mort solitaire sur l’île de Sainte-Hélène (1821), en passant parmi d’autres dont celle de la bataille de Waterloo (1815).»