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Archéologie mardi 23 août 2011

Des trésors sous les eaux lacustres

Epave d’une nau au large de Vidy. (Carinne Bertola/Musée du Léman)

Epave d’une nau au large de Vidy. (Carinne Bertola/Musée du Léman)

Le Léman compte une quarantaine d’épaves d’intérêt historique. Un chercheur indépendant revendique plus de 60 découvertes.

Des épaves bien sûr, mais aussi des wagons, des villages engloutis, et même des avions. Au fil des siècles, les fonds du Léman ont accumulé leurs collections de vestiges, coulés par la volonté des hommes ou des éléments. Les bateaux, de tous genres, retiennent bien sûr l’attention.

Les experts recensent une quarantaine de reliques jugées d’intérêt historique, c’est-à-dire de modèles de navires qui n’existent plus. Parmi lesquels trois grands vapeurs. La première immersion remonte à 1862, lorsque l’Hirondelle, vaisseau de 52 m de long pour une capacité de 800 passagers, s’échouait sur un récif entre Clarens et La Tour-de-Peilz. Malgré des efforts déployés pendant deux mois, la coque finissait par se laisser engloutir. Plus tragique, en 1883, la collision du Rhône (43 m) et du Cygne, qui a fait 14 victimes et a abîmé le Rhône au large d’Ouchy. Il ne sera découvert, par plus de 300 m de profondeur, qu’en 1984 par Gilbert Paillex, grand explorateur du lac, qui a conçu un robot d’observation dès 1976.

Les eaux du Léman hébergent aussi des naus, ces embarcations à fond plat utilisées pour la pêche ou le transport; des cochères, dotées de voiles latines; des voiliers, ainsi que des barques: on a pu localiser l’Andalouse, dans la fosse de Nyon, et le Paradis, au large de Genthod.

En plus de 30 années de recherches, Gilbert Paillex revendique une soixantaine de découvertes, qu’il montre et documente sur son site (www.sub-rec.ch) . Y compris trois avions crashés dans le lac, des wagons issus de déraillements sur les lignes du rivage, ainsi qu’une petite quarantaine de bateaux, «et nous en avons ressorti 21», précise-t-il.

La récente découverte, par les sous-marins Mir, d’un chaland au large de Vevey montre que la moisson n’est pas encore complète. «Nous allons encore découvrir de belles épaves…» assure Carinne Bertola, directrice du Musée du Léman à Nyon et spécialiste du sujet.

C’est le paradoxe du Léman. Un lac «bien parcouru», rappelle la Nyonnaise; entre les plongées du mésoscaphe d’Auguste Piccard en 1964 (33 000 visiteurs des profondeurs), celles du F.-A. Farel par la suite (6000 curieux), puis les récentes explorations des Mir, qui se terminaient vendredi dernier, auxquels il faut ajouter les travaux scientifiques et la communauté grandissante des plongeurs (on les estime à 10 000), la grande flaque constitue peut-être l’un des plans d’eau les plus visités dans sa catégorie.

Pourtant, les inconnues demeurent nombreuses. La faute à des archives dispersées, à l’absence de spécialistes dédiés pleinement à ces recherches, et, longtemps, au manque d’intérêt des pouvoirs publics. Durant des décennies, hormis la vague d’intérêt pour les palafittes, les trésors sous-lacustres n’intéressaient personne dans les facultés ou les administrations. La plupart des découvertes sont le fait de particuliers, le premier d’entre eux étant Gilbert Paillex. A présent, les épaves représentent un sujet sensible dans les services cantonaux concernés, les responsables redoutant une ruée de plongeurs peu respectueux à chaque nouvelle annonce d’une découverte. A leur corps défendant, il existe des précédents: l’Hirondelle a été plumée de plusieurs pièces, devenues souvenirs de plongée trônant dans des salons…

Certains officiels prônent donc la discrétion, arguant qu’il faut parler de «sites archéologiques» plutôt que d’«épaves». Ce qui semble légitime. Mais, dans le même temps, n’importe quel amateur peut trouver sans peine des guides des sites de plongée, voire des cartes comprenant les coordonnées GPS de certaines reliques. Passions contradictoires…

Trouvera-t-on de nouveaux joyaux? Carinne Bertola en est sûre. Certes, pas de grand vapeur comparable au Rhône; sur les 47 navires utilisant cette propulsion et ayant sillonné le lac, aucune autre perdition n’est connue. Il en va autrement pour les barques, qui furent nombreuses; au plus fort de leur activité, à la fin du XIXe siècle, une soixantaine pouvaient passer de rive en rive. Deux d’entre elles, par exemple sommeilleraient au large de Vevey. Carinne Bertola cite aussi les Gitana 1 et 2, longs yachts à vapeur de la famille Rothschild, perdus entre Thonon et Meillerie en 1913 puis 1955. «Nous nous intéressons avant tout aux bateaux qui ont coulé en navigation et restent donc pourvus de leur équipement», précise la directrice du Musée du Léman. Qui a fait sa liste des épaves supposées, repérées grâce à des naufrages avérés: 16 en eaux helvétiques, 12 du côté français.

Une recherche exhaustive serait aussi passionnante que vertigineuse. Il faudrait dépouiller les annales des sociétés de sauvetage, les minutes de tribunaux – lorsqu’il y avait accusation de la compagnie ou demandes de dédommagements –, la presse… Gilbert Paillex a pour sa part un nouveau site en vue, mais n’en dit pas davantage, car «il est vain de vendre la peau de l’ours…» glisse-t-il. Surveillé, choyé, scruté, le Léman garde néanmoins pour lui bien des secrets.

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