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Prix nobel de la Paix mardi 12 octobre 2010

«Dès 2011, les relations entre Pékin et Oslo redeviendront normales»

Jan Egeland dirige le Norwegian Institute of International Affairs à Oslo et a été vice-ministre des Affaires étrangères de 1992 à 1997. Selon lui, son pays ne doit pas redouter outre mesure des représailles économiques de Pékin, qui a annoncé dès vendredi que l’octroi du Prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo va «nuire aux relations entre la Chine et la Norvège»

Sans se montrer autrement explicite, dès l’octroi du Prix Nobel de la paix au dissident Liu Xiaobo, Pékin s’est voulu menaçant. Cette récompense va «nuire aux relations entre la Chine et la Norvège», a déclaré vendredi passé le Ministère chinois des affaires étrangères, tandis qu’il convoquait l’ambassadeur norvégien en Chine.

Les deux pays entretiennent de solides relations économiques. D’après les statistiques officielles de Norvège, la Chine est, avec 8% des importations, son troisième fournisseur. A l’inverse, le pays scandinave écoule plus de 5% de ses exportations en Chine – métaux non ferreux, machines et produits de la pêche pour l’essentiel –, son principal marché en Asie, en croissance constante. Par ailleurs, comme le rappelle le Financial Times, Statoil, le géant pétrolier norvégien détenu aux deux tiers par l’Etat, a déjà noué plusieurs accords de coopération en matière d’exploration avec des compagnies chinoises. Plus important encore, les deux pays menaient depuis deux ans des négociations pour parvenir à un accord de libre-échange, dont Oslo espérait qu’il soit conclu avant la fin de l’année. La Norvège aurait alors été le premier pays d’Europe à signer un tel accord, avant la Suisse qui entamera formellement des négociations du même acabit l’an prochain.

Jan Egeland dirige le Norwegian Institute of International Affairs à Oslo et a été vice-ministre des Affaires étrangères de 1992 à 1997. Selon lui, son pays ne doit pas redouter outre mesure les foudres de Pékin.

Le Temps: Que peut tenter Pékin
en représailles?

Jan Egeland: Il y aura d’autres initiatives similaires à l’annulation de la rencontre entre les ministres chinois et norvégien de la Pêche (ndlr: annoncée lundi par la Chine, cette rencontre devait se tenir mercredi à Pékin). Ceci est très prévisible: le gel des échanges politiques est à la fois facile, visible et il est assez peu coûteux en termes de relations économiques bilatérales, car sans effet sur les contrats existants. Mais ce gel des échanges politiques ne devrait durer qu’un temps limité. En décembre, le Prix Nobel de la paix doit être remis, ce qui ravivera la controverse. Mais dès l’an prochain, les relations redeviendront normales. Par le passé, il y a déjà eu un précédent, lors de la remise du Nobel de la paix au dalaï-lama [1989].

– Le contexte était alors très différent. La Chine n’était pas encore
la puissance qu’elle est devenue.

– Oui, elle n’était pas aussi forte, et son intégration à l’économie occidentale n’était pas aussi poussée. Elle avait plus à perdre à l’époque. Pourtant, sa réaction verbale avait été au moins aussi forte. Mais les pays occidentaux, y compris la Norvège, avaient eux-mêmes gelé leurs échanges diplomatiques avec la Chine, à la suite du massacre de Tiananmen (ndlr: le 4 juin 1989). Ils n’ont vraiment repris qu’en 1993.

– La Norvège espérait être le premier pays européen à signer un accord de libre-échange avec la Chine. Quel avenir pour ces négociations?

– Cet accord prendra vraisemblablement du retard. La Norvège était la première sur les rangs, précisément parce qu’elle a entretenu de très bonnes relations avec la Chine ces dix dernières années. C’est probablement la Suisse qui lui ravira la première signature d’un accord de libre-échange avec Pékin.

– Compte tenu de cet enjeu, le comité Nobel a-t-il discuté avec le gouvernement norvégien de sa décision?

– Il n’y a pas eu de discussion, peut-être le gouvernement a-t-il été prévenu une heure avant l’officialisation du prix, mais rien de plus, c’est certain. Evidemment, cette récompense n’est pas «idéale» pour les affaires politiques de la Norvège. Et les autorités vont avoir le plus grand mal à faire comprendre à Pékin que le comité qui décerne le Prix Nobel de la paix est une entité totalement indépendante alors que ses cinq membres sont nommés par le parlement norvégien, ainsi que l’avait stipulé Alfred Nobel.

– Vous dites que les relations étaient bonnes entre les deux pays. Quel intérêt ont-ils l’un pour l’autre?

– La Chine est, évidemment, le marché le plus prometteur et un partenaire commercial de premier plan de la Norvège pour écouler sa pêche et ses matières premières. Les relations entre les deux pays ont d’autant plus prospéré que la Norvège n’est pas liée à l’Union européenne, qui a ses propres lenteurs et ses propres tensions avec la Chine. Vue de Pékin, la Norvège est un partenaire européen attractif, d’autant qu’elle a fait partie des tout premiers pays à reconnaître la République populaire de Chine [en 1950, comme la Suisse]. Pékin, qui ne l’a pas oublié, y fait fréquemment référence.

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