Texte - +
Imprimer
Reproduire
livre samedi 26 novembre 2011

Jean-Jacques Rousseau, entre chute et rédemption

Par Mark Hunyadi

Le philosophe canadien David Gauthier n’est pas un érudit rousseauiste. Dans ce livre paru initialement en anglais, il livre les fruits de sa lecture de l’œuvre de Jean-Jacques, à la fois perspicace, amoureuse, parfois déçue, jamais dupe. Et comme par un étonnant retour aux sources, l’ouvrage sort traduit à Genève

Genre: essai
Qui ? David Gauthier
Titre: Le Sentiment d’existence. La quête inachevée de Jean-Jacques Rousseau
Traduit de l’anglais par Salim Hirèche
Chez qui ? Markus Haller, Genève, 277 p.

Comme l’œuvre de Rousseau elle-même, le livre que lui consacre David Gauthier est, sous son apparente limpidité, riche d’une grande complexité. Chez Rousseau, rien n’est jamais aussi simple que ce pour quoi il se donne; l’éclat même des formules, leur balancement mélodique («L’homme est né libre, et partout il est dans les fers»), masquent de grandes difficultés d’interprétation, parfois des problèmes de cohérence interne. C’est sa beauté, c’est sa grandeur, c’est sa richesse. David Gauthier, qui se révèle ici fin lecteur, n’en ignore rien; il épouse au contraire avec subtilité – jubilation? – les sinuosités de l’œuvre de notre grand Jean-Jacques, et exploite avec intelligence les paradoxes et contradictions qui parsèment son œuvre multiforme.

David Gauthier est surtout connu des spécialistes pour ses travaux en philosophie morale et politique, où il défend une vision (tiens, tiens) contractualiste sophistiquée de la morale. Son grand livre, Morals by Agreement (1986), a été traduit en français il y a une dizaine d’années sous le titre Morale et contrat . Mais son intérêt pour Rousseau, comme il le montre dans son nouvel ouvrage, dépasse de loin cette simple affinité contractualiste: dans Le Sentiment d’existence, La quête inachevée de Jean-Jacques Rousseau , publié par l’éditeur genevois Markus Haller, Gauthier s’offre le luxe d’une interprétation d’ensemble de l’œuvre, des premiers Discours aux Rêveries , sans oublier ses lettres et ses opéras. Sa lecture tourne autour d’une seule question, autour de laquelle s’articulent toutes les autres: comment l’homme peut-il remédier à la chute qui lui a fait perdre sa liberté originelle? Comment retrouver la liberté de l’homme naturel, celle que lui a fait perdre son entrée en société?

L’intégralité de l’œuvre est lue comme l’exploration des solutions successives que Rousseau apporte à cette question. Peut-on se racheter par l’éducation? Sur fond de perfectibilité humaine, c’est alors L’Emile qui occupe le devant de la scène. Peut-on se racheter par la politique? C’est au Contrat social de répondre. Ces deux projets de rédemption se soldent toutefois par un échec, nous dit Gauthier. Dans une lecture qui doit beaucoup au Starobinski de La transparence et l’obstacle , il nous montre subtilement comment c’est Rousseau lui-même qui déconstruit sa propre proposition. Car le tuteur d’Emile ou le législateur du Contrat se heurtent les deux à la même contradiction fondamentale: ils doivent rendre possible la liberté, mais c’est au prix d’un contrôle total des volontés. Par l’éducation ou la politique, la liberté ne se conquiert que par un transfert de dépendance. Les artisans de la rédemption ne sont que les ouvriers d’une aliénation renouvelée.

La question est alors de savoir si l’amour peut accomplir ce que ne peuvent ni l’éducation, ni la politique. Peut-on se retrouver dans autrui, sans aliéner son sentiment de soi? L’amour, incarné notamment par la relation de Rousseau à Madame de Warens, est-il un remède à la déchéance? L’âme sœur peut-elle rendre l’homme à lui-même? Gauthier lit alors Julie ou la Nouvelle Héloïse , Les Confessions , Les Rêveries … Sa réponse, raffinée et pénétrante, n’est pas univoque, et il faudra attendre les dernières pages du livre pour comprendre pourquoi la quête rédemptrice de Rousseau reste inachevée.

Gauthier n’écrit pas en érudit du dix-huitième qui voudrait simplement ajouter un volume supplémentaire aux études rousseauistes. Ses références à la littérature secondaire se comptent sur les doigts d’une main. Gauthier lit plutôt Rousseau en amoureux inquiet, fasciné, perspicace, prêt à lui pardonner jusqu’aux déceptions qu’il lui cause, mais sans jamais en être dupe. Il est rare qu’un livre de commentaire réussisse tant à tenir son lecteur en haleine; c’est là non seulement une performance philosophique, mais encore littéraire. Cela fait aussi partie de la postérité de Rousseau: sa propre intelligence contraint ses grands commentateurs à offrir le meilleur d’eux-mêmes.

Reproduire
Texte - +