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Potagers urbains samedi 21 avril 2012

Voulez-vous planter des choux?

Un des neuf plantages urbains développés en ville de Lausanne. La capitale vaudoise est pionnière. (DR)

Un des neuf plantages urbains développés en ville de Lausanne. La capitale vaudoise est pionnière. (DR)

De plus en plus de Romands cultivent un potager urbain. Valérie Hoffmeyer a rencontré ces défricheurs des villes. Elle livre ici une poignée de conseils à ces jardiniers extraordinaires

Salade à tondre, cresson, carottes, fenouil, persil, courges, tournesol, cosmos. Alignés sur la terre nue de la parcelle qu’elle vient de recevoir, les sachets de graines bio de Karine Roch en disent long sur ses ambitions jardinières. «Je ne vais pas tout semer, mais j’ai amené le stock complet que j’avais chez moi. On va partager la parcelle à plusieurs, il faudra se mettre d’accord entre nous», dit-elle avec un mouvement de la tête vers son appartement tout proche.

Mains gantées et petite binette sous le bras, cette trentenaire engagée depuis dix-huit mois dans la réalisation du plantage Florency ­Capelard, sous-gare à Lausanne, goûte le moment: comme les 37 autres planteurs du quartier de Montelly, elle «descend» aujour­d’hui pour la première fois dans son jardin extraordinaire. «Descend», oui, parce que conformément au règlement des plantages (à Lausanne) ou potagers urbains (à Genève), il faut habiter à moins de 5 minutes à pied pour avoir droit à son lopin. Et extraordinaire, parce que ce plantage lausannois est le premier à prendre racine sur un terrain privé: 1400 m2 de pelouse sans charme transformés en dix-huit mois en 38 parcelles tirées au cordeau et prêtes à cultiver.

Comme à New York

Comment s’organise un tel projet? Qui le prend en main? Comment identifier un terrain et rassembler des habitants-jardiniers? Du repérage de la plate-bande potentielle à la remise des lopins aux planteurs, il s’écoule en moyenne dix-huit à vingt-quatre mois. C’est à peu près le seul point commun entre tous les potagers urbains existant à ce jour en Suisse romande, très nettement concentrés dans les agglomérations lausannoise et genevoise mais de natures très différentes.

Si la recette universelle ou même simplement lémanique n’existe pas, tous puisent une partie de leurs ingrédients à Lausanne, pionnière en la matière puisque les plantages y fleurissent depuis 1996, sur le modèle des Community garden new-yorkais. La question de la maîtrise foncière n’y est pas moins aiguë qu’à Genève, mais le fait que les services municipaux soutiennent le mouvement facilite les choses. Il n’est d’ailleurs pas rare que ce soient les habitants eux-mêmes qui repèrent des sites potentiels: un coup de fil au Service des parcs et domaines et cela peut déboucher sur un nouveau plantage.

«Les terrains publics sont les plus faciles à convertir mais ils ne sont pas infinis, remarque Yves Lachavanne, architecte-paysagiste et cheville ouvrière des plantages. Nous avons désormais neuf sites, ce qui représente 300 planteurs, sans compter tous ceux qui sont sur listes d’attente. En seize ans, les plantages ont fait la preuve de leur valeur urbanistique, écologique et sociale, mais aussi de leur pérennité. Les déprédations sont rares et les bénéfices nettement supérieurs aux inconvénients. Mais pour continuer à les développer, nous devons nous tourner vers les propriétaires privés. Avec celui de Florency, nous disposerons d’une sorte de modèle, la preuve que le partenariat avec les propriétaires est possible.»

Même souci à Genève où trouver une parcelle suffisamment grande sans trop rogner sur les espaces libres, assez ensoleillée pour que ça pousse mais pas trop en pente, et si possible aussi en mains publiques est une gageure. D’ailleurs les premiers potagers collectifs ont fleuri dans les parcs, comme celui de Beaulieu. Ce qui, reconnaît-on à la Ville, n’est pas la vocation première des espaces publics. «Mais il fallait bien commencer et montrer que cela fonctionne avant d’en faire ailleurs.» L’expérience a porté ses fruits et les potagers urbains poussent doucement, en ville et dans les grandes communes alentour, mais pas encore sur sols privés. Ce samedi, un nouveau plantage sera inauguré à Thônex sur une parcelle de la ville, un autre à Meyrin, sur le terrain d’une fondation communale entre trois barres d’immeubles.

A l’origine de ces initiatives se trouvent souvent des structures mixtes ou communales: à Meyrin le comité Agenda 21, à Florency un programme de contrat de quartier, en ville de Genève les Unités d’action sociale. L’association Equiterre, qui mène des projets de développement durable, appuie plusieurs de ces projets avec le soutien financier de la Loterie romande. Son action va de l’organisation de soirées participatives avec les habitants à la mise sur pied de cours de jardinage bio, une fois les parcelles attribuées.

Pour transformer une pelouse abandonnée aux quadrupèdes du quartier en potagers pour bipèdes, le recours à des professionnels (entreprises de jardin ou services des espaces verts) est indispensable. Amener l’eau et installer un compteur, préparer le sol en terre et en chemins, poser clôtures et portails, tout cela coûte entre 40 et 60 francs le m2. Le financement varie d’un cas à l’autre: les communes prennent en charge la préparation et les travaux et, souvent par défaut, assurent la gérance. Le propriétaire du terrain de Florency, la coopérative Logement simple, a participé au financement des travaux à la hauteur de son économie en travaux d’entretien de l’ancienne pelouse, soit entre 4 et 6 francs par an et par m2.

Et l’aménagement? Les processus participatifs permettent de discuter hauteur de clôtures, séparation des lopins (ficelle ou planche?), emplacement de la caisse à outils, du compost et des hôtels à insectes, et surtout répartition du sol. «Une habitante voulait 25 m2. Quand elle a vu le nombre de personnes intéressées et la taille totale de la plate-bande, elle a revu d’elle-même ses ambitions et s’est contentée de 5 m2, dans la bonne humeur», racontent Natacha Litzisdorf et Hélène Gaillard, d’Equiterre. Les parcelles mesurent entre 5 et 10 m2, parfois plus s’il s’agit d’un potager collectif. Dans le plantage lausannois de Florency, la fondation EPER s’est portée candidate, en voisine, pour une parcelle de 48 m2 de jardins d’intégration, destinée à des animations avec des familles migrantes, sur le modèle d’autres jardins à Yverdon et Villeneuve.

Joao Fernandes, concierge du quartier et jardinier expérimenté, a lui aussi obtenu une plus grande parcelle, pour avoir participé activement à la préparation du plantage et s’être inscrit très tôt. Sa cotisation annuelle sera plus élevée (3 francs par m2 et par année à Lausanne, 5 francs à Meyrin), mais son savoir – «pas question de planter avant les Saints de Glace», claironne-t-il – sera précieux à plusieurs de ses voisins. Dont Céline et Katia, qui n’ont jamais jardiné de leur vie et ont demandé des parcelles jumelles pour se motiver. «Je mettrai des haricots, en lignes perpendiculaires, parce que le terrain est un peu en pente. Des plantons et des semis, peut-être une petite serre», poursuit Joao Fernandes. «Pas de serre ou de construction dans les plantages, ni d’arbre, avertit le jardinier municipal. Vous connaissez le règlement, on n’est pas dans des jardins familiaux.»

Cette planteuse venue les mains vides emprunte d’urgence une longueur de ficelle pour marquer, avec sa fille, son nouveau territoire. Une habitante de longue date s’affaire entre son appartement et son plantage, une pivoine à la main. Profitant de la pause, un monsieur en costume-cravate remercie les gens de la Ville de Lausanne qui lui remettent officiellement son lopin en échange d’un jardinage régulier. Tout départ en friche est sanctionné par la reprise du plantage. Cela ne risque pas d’arriver à cette planteuse, seule à retourner avec vigueur ses 6 m2. «Je commence déjà, ma belle-sœur viendra demain, elle a le jardin d’à côté.» V. H.

Comment s’y prendre?

Contacts dans les communes: les services des espaces verts ou d’action sociale, parfois les services des écoles; les maisons de quartier, les programmes de contrat de quartier, les comités Agenda 21.

Privés: les propriétaires et les régies, les comités dans les coopératives.

Associations: Equiterre et son site d’échanges et de conseils, agenda des inaugurations, visite des potagers existants, www.potagersurbains.ch, les associations d’habitants.

Agenda

Samedi 21 avril, inauguration du Jardin des amis de Thônex, dès 9h sur la parcelle, chemins des Deux-Communes et de Marcelly.

Samedi 12 mai, inauguration du Jardin ensoleillé de Meyrin, dès 9h sur la parcelle, à l’angle des rues Prulay, Gilbert et Livron. Inauguration du Plantage Florency Capelard à Lausanne, chemin de Florency 1,3,5.

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