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Danse samedi 17 mars 2012

La force envoûtante de Perrine Valli

La création de Perrine Valli s’imprègne beaucoup de la poétesse américaine Emily Dickinson qui préférait l’ombre à la lumière. (Dorothée Thébert)

La création de Perrine Valli s’imprègne beaucoup de la poétesse américaine Emily Dickinson qui préférait l’ombre à la lumière. (Dorothée Thébert)

La jeune chorégraphe signe un spectacle fascinant à l’adc, à Genève. Inspiré d’Emily Dickinson, cette création dit l’absence avec puissance

Un encrier renversé. Une nuit toujours recommencée. Des rêves étranges, obsessionnels. Une jeune femme qui accomplit des gestes rituels. Et la présence fantôme d’un homme qui s’efface sans cesse. Si dans cette chambre un ami attend est sans doute le plus beau spectacle de Perrine Valli, jeune chorégraphe franco-suisse qui partage son travail entre quête formelle et recherche sociale – on se souvient de ses pièces sur la prostitution, la Genèse ou les différences de production entre l’Occident et le Japon (LT du 14.07.2012).

Cette création à l’affiche de l’adc, à Genève, figure sans doute parmi les travaux les plus poignants sur la notion d’attente, de torpeur des sens, d’oubli de soi dans l’absence de l’autre. Perrine Valli a 31 ans? On ne peut qu’admirer sa maturité et la grande sûreté de son trait.

Souvent, face aux spectacles, on se pose mille questions. On essaie de comprendre pourquoi l’auteur et le metteur en scène ont pris telle option, choisi telle solution. On creuse, on gratte, on abandonne, on y revient. Et puis, parfois, rarement, le spectacle est là, fluide, impérial, légitime de bout en bout, avec une sorte de détermination tranquille, de sensualité puissante qui embarquent le spectateur au loin. Si dans cette chambre un ami attend est de cette espèce.

Bien sûr, la thématique n’est pas étrangère à cette impression d’enlèvement. Inspirée par Emily Dickinson, la création de Perrine Valli s’imprègne beaucoup de cette poétesse américaine du XIXe siècle qui préférait l’ombre à la lumière, la solitude de sa chambre à la vie extérieure. Ses thèmes de prédilection? La mort et l’amour. A la manière de son modèle, Perrine Valli est le plus souvent seule en scène, dans une nuit de plateau à peine interrompue par une lumière ténue. On pense à Joël Pommerat et ses névroses familiales traitées dans l’obscurité. Ou à Raimund Hoghe pour la lenteur d’évolution et la grande délicatesse de manipulation.

Habillée en noir, pantalon et débardeur sans manches qui laisse apparaître la clarté de ses bras, Perrine Valli joue une jeune femme qui dialogue avec ses ombres. On ne sait pas trop ce qu’elle fait, car les gestes identifiables sont constamment avalés par une vague de mouvements. Elle range de mini-souvenirs dans une boîte, caresse la tête d’un être cher qu’elle recouvre d’un drap. Allume un briquet qui révèle son visage juvénile. Ferme des rideaux, boit un verre d’eau. On imagine qu’elle attend. Parfois, un homme (Mathieu Ziegler), profitant d’un noir de scène, entre en jeu. Il est planté au pied du podium qui sert de lit à la jeune fille (Thibault Vancraenenbroeck au décor) et la regarde, inexpressif. Un ami, un père, un amant? Le lien est fort, incontestablement, mais pas forcément choisi. Plus tard, elle tirera cet homme par les pieds ou le portera dans ses bras. Et il aura l’air léger, léger comme un jouet.

Dans un autre temps, sur une note tenue qui fait sirène hurlante (la bande-son est signée Eric Linder), la jeune femme se couche et se cambre. Désir diffus. «On me dit que cela ne fait qu’un couple de dimanches que vous m’avez quittée. Il me semble qu’il y a des années», dit, en voix off, une voix féminine qui déroule un texte d’Emily Dickinson. «Le ruisseau se fait mer quand je pense à vous, les vagues sont très grosses, mais chacune qui vous submerge, nous submerge aussi.» Le sol recouvert d’un immense tissu enfle de ce désir qui agite les sens. «Le doute me dessèche. Il est difficile de ne pas être fictive dans un monde aussi beau.» Aucun doute depuis la salle: le spectacle de Perrine Valli a la beauté d’un travail sans faille.

Si dans cette chambre un ami attend, adc – Salle des Eaux-Vives, Genève, jusqu’au 25 mars.
Renseignements au 022 320 06 06, www.adc-geneve.ch

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