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Recherche jeudi 02 juillet 2009

Cœur et esprit face à la peinture

Le gant, pourvu de petits détecteurs permettant d’analyser les émotions. (Nathalie Bissig)

Le gant, pourvu de petits détecteurs permettant d’analyser les émotions. (Nathalie Bissig)

Le Kunstmuseum de Saint-Gall se transforme en laboratoire et invite ses visiteurs à se balader un gant technologique en bout de bras. Pour analyser leur comportement et leurs émotions. Essai

Très concentrée. Gabrielle est assise derrière une table couverte de câbles, d’une paire de ciseaux et d’un scotch épais. On lui a passé un gant noir à la main droite. Deux de ses doigts sont coiffés de puces, des petits détecteurs. Gabrielle, 28 ans, est venue cet après-midi avec sa mère au Kunstmuseum de Saint-Gall. Musée? L’accueil la plonge dans les mystères d’un laboratoire.

Le Musée de Saint-Gall s’est mué en vrai centre d’expérimentation pour six semaines. Et les motifs de recherche sont bel et bien les visiteurs de l’exposition actuelle consacrée aux richesses des collectionneurs saint-gallois. La question qui démange les chercheurs: comment interfèrent les tableaux, leur répartition dans l’espace et les spectateurs eux-mêmes? Bref, comment fonctionne un musée?

Le programme est vaste. «eMotion» – c’est le titre de l’expérience – affiche en premier lieu son caractère interdisciplinaire. Cinq universités (dont Bâle et Cambridge) et une vingtaine de chercheurs – sociologues, psychologues, informaticiens, théoriciens de l’art – décodent les comportements. Grâce à ce gant technologique. Quand s’exprime l’émotion du visiteur? Quel temps consacre-t-il au Palazzo Contarini de Claude Monet? Se met-il en colère? Et remarque-t-il le tableau de Ferdinand Gehr, accroché à l’extérieur de l’exposition?

«Beaucoup de recherches théoriques ont été faites sur l’aura d’un tableau, l’influence de sa mise en scène. Mais les tests pratiques et interdisciplinaires font défaut», explique Martin Tröndle, professeur à la Haute Ecole d’Arts de Bâle. «Nous nous sommes basés sur la théorie d’Alexander Doner, l’un des pères de la fonction de commissaire d’exposition.» En 1947, cet historien d’art parle de l’exposition comme d’«une énergie agressive cherchant à transformer le visiteur».

Financé par le Fonds national suisse de recherche et par une entreprise allemande spécialisée dans la technologie de détection, ce projet, lancé il y a trois ans, dispose d’un budget d’un million de francs. Une fois installé, l’équipement mesure les battements de cœur ou les différences de température pour évaluer la phase émotive dans laquelle se trouve le sujet. Le rythme des déplacements est lui analysé grâce à un diffuseur de sons interceptés par des micros dans les salles d’exposition. Chaque mouvement est enregistré.

La première étape, une fois le gant enfilé, est celle du questionnaire. «Combien de fois entrez-vous dans un musée par année? Avez-vous une relation professionnelle avec l’art? Quelle importance a le silence dans le musée?… Ensuite place à la visite. Avouons, expérience faite: le port du gant est difficile à oublier. Et les questions affluent, même lorsque le tableau devant vous est signé d’un maître. «Ne suis-je pas en train d’être trompée?»

Au bout de leur périple, un second questionnaire attend les visiteurs: «Vous souvenez-vous de cette toile? Comment jugez-vous le commentaire qui l’accompagne?» L’ordinateur crache ensuite une feuille A3 sur laquelle est reproduit l’itinéraire du cobaye. Une sorte de lecture par rayons X où les traits noirs illustrent la longueur des haltes, les déviations accomplies. Les points, eux, représentent les comportements du sujet devant l’œuvre. Jaune quand il raisonne, orange lorsqu’il est ému. «Je suis surprise», avoue Milena, étudiante, au sortir de sa visite. «La part de l’émotion m’intrigue. Souvent, j’ai l’impression de rester froide dans un musée. Très distante. Et ça m’inquiète. Au vu de mon diagramme, cela n’est pas le cas.»

Au fil de l’analyse, des modifications tenues secrètes sont apportées à l’exposition. Par exemple: un tableau source de fortes émotions est remplacé par une œuvre qui laisse davantage froid. Pour évaluer l’importance de sa situation dans l’espace. Par la suite, les chercheurs s’accordent deux ans pour procéder à une lecture des données. L’expérience saint-galloise suscite d’ores et déjà un fort intérêt si l’on en croit ses responsables invités par de nombreux centres de recherche et médias. L’ambition n’est pas, assure Martin Tröndle, de parvenir à l’exposition idéale, susceptible «d’assurer la meilleure rentabilité». Par contre, l’expérience peut influencer l’importance vouée au rôle du curateur; et remettre en question des théories sur le comportement face à l’art qui se soustrairait à toute analyse.

Après trois semaines, le public participe, non sans manifester de la méfiance. «L’idée d’être analysée va tuer mon plaisir», s’amuse une passionnée de Hodler. Et puis: comment mesurer la portée de l’art? Pourquoi ce besoin de rationaliser et de schématiser le comportement? Professeur à la Haute Ecole des arts de Zurich, Conradin Wolf définit des limites à ce genre d’analyse aujourd’hui très en vogue. Et surtout à sa portée. «On ne peut pas mesurer la part d’a priori, la perception sensuelle ou l’émotion collective ontogénétique en général. Même si ces tentatives existent depuis le Moyen Age. Il y a bien sûr des réactions émotives collectives, comme celle de la peur qui peut naître par exemple après le 11 septembre 2001 face à la vue de deux tours. Par contre, ce qui touche à la face existentielle échappe à cette analyse. Ce genre de recherche peut être un apport pour les sciences naturelles mais pas pour la théorie de la perception philosophique.»

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