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terrorisme mercredi 02 mai 2012

Les drones ou la «doctrine Obama»

Manifestation contre les attaques de drones américains au Pakistan. (Reuters)

Manifestation contre les attaques de drones américains au Pakistan. (Reuters)

Il y a un an, Ben Laden était tué au Pakistan. Des milliers de documents révèlent sa vision du monde. Ce succès a renforcé le président américain dans sa conviction d’utiliser des drones

Qui est Barack Obama? A l’heure où l’Amérique commémore ce mercredi le premier anniversaire de la mort d’Oussama ben Laden tué par les forces spéciales de la Marine américaine, les Navy Seals, le 2 mai 2011 dans son repaire d’Abbottabad au Pakistan, beaucoup s’interrogent sur la stratégie de la Maison-Blanche dans la lutte contre le terrorisme. Dépeint par les républicains comme un commandant en chef des armées pacifiste, prêt à prôner l’apaisement avec l’Iran, sans expérience militaire, Barack Obama véhicule une image trompeuse.

Dans une tribune libre parue dimanche dans le New York Times, le spécialiste de la sécurité nationale Peter Bergen est le premier à contester cette réputation. Le président est un «guerrier en chef». Il a dépassé le «syndrome du Vietnam» qui a pourtant marqué plusieurs générations de démocrates devenus très anti-guerre, même s’il a ordonné le retrait d’Irak et qu’il prévoit de sortir les troupes américaines d’Afghanistan en 2014. En 2011, l’Amérique d’Obama était impliquée dans six conflits se déroulant dans six pays musulmans différents: Irak, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Yémen et Libye. Pour Peter Bergen, le président noir ressemble davantage à Teddy Roosevelt qu’à Jimmy Carter. En comparaison, Bill Clinton n’avait pas voulu intervenir au Rwanda après la débâcle somalienne de 1993. Il n’était intervenu en Bosnie qu’en derniers recours. Il n’aura en revanche fallu que quelques semaines à Barack Obama pour s’engager, avec l’OTAN, à renverser le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi.

En entrant à la Maison-Blanche, le président démocrate avait pourtant vite annoncé la couleur: finie la rhétorique belliqueuse qui a charpenté la politique néoconservatrice des premières années Bush. Finie aussi la lutte tous azimuts contre la terreur et retour au multilatéralisme (ONU) ainsi qu’à la transparence. L’administration américaine a désormais un ennemi prioritaire: Al-Qaida et ses affiliés. Ce n’est qu’une facette incomplète de la réalité. L’autre facette, c’est ce que les experts appellent la «doctrine Obama». Vice-conseiller à la sécurité nationale, Ben Rhodes définit le concept dans le magazine Foreign Policy: la doctrine Obama sur l’usage de la force consiste à embrasser le multilatéralisme quand cela s’avère nécessaire, mener des frappes à l’aide de drones, maintenir une présence légère sur le terrain comme en Libye, au Pakistan et au Yémen. C’est aussi prendre en compte les coupes budgétaires dans la Défense et mettre sur pied des unités militaires plus souples et plus mobiles et les déployer en Asie, dans le Pacifique et au Moyen-Orient.

L’utilisation massive de drones dans les zones tribales du Pakistan, au Yémen ou en Somalie constitue l’élément le plus controversé de la doctrine, même si l’un d’eux, le RQ-170 Sentinel a permis de localiser Ben Laden à Abbottabad. Le Pentagone n’en avait que 50 voici dix ans. Il en possède maintenant plus de 7500. Ces avions sans pilote servent à mener des «frappes ciblées» pour éliminer des dirigeants d’Al-Qaida et de mouvements terroristes affiliés. Depuis 2009, plus de 2000 personnes sont tombées sous leurs missiles. Mais leur utilisation est restée jusqu’ici très secrète. Au Pakistan, c’est la CIA qui se charge d’opérer les avions sans pilote et l’administration américaine lui accorde une latitude sans précédent pour le faire.

Si les drones permettent des attaques beaucoup plus précises et impliquent moins de moyens, ils posent plusieurs problèmes. Au début, ils étaient employés pour cibler un dirigeant d’une organisation terroriste. Désormais, la CIA n’hésite pas à mener des frappes sur des groupes suspects. Une manière de «tuer au lieu de capturer» et de ne pas s’embarrasser des questions de détention restées ouvertes après l’incapacité du président Obama de fermer la prison de Guantanamo. Les bavures ont coûté la vie à des centaines de civils au Pakistan ou au Yémen. L’agence de renseignement, dont les effectifs pakistanais ont été fortement renforcés, reste très opaque. Human Rights Watch met en garde. La CIA, qui semble évoluer dans une zone grise, doit agir en conformité avec le droit international. L’usage massif de drones par l’agence de renseignements pose un autre problème, démocratique celui-là: le président américain ne juge pas nécessaire de passer par le Congrès pour obtenir le feu vert pour des frappes au moyen de drones.

La multiplication des frappes par le biais d’avions sans pilote a aussi causé un fort ressentiment dans les populations du Pakistan et du Yémen. Dans ce dernier pays, on estime que le nombre de combattants d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique est passé de 300 en 2009 à 1000 aujourd’hui en raison des frappes. Au Pakistan, 97% des Pakistanais sondés par le Pew Research Center en 2011 estimaient que l’usage massif de drones dans leur pays était une mauvaise chose.

La doctrine Obama peut-elle être la base d’une politique à long terme? Des militaires à la retraite cités par Foreign Policy en doutent. Les drones ont certes permis d’affaiblir sensiblement Al-Qaida. Mais dans le même temps, ils ont causé une haine contre l’Amérique qui se traduit notamment par un renforcement des talibans. Ils ne remplacent pas, selon eux, la nécessité de soutenir les autorités locales dans leurs efforts de marginaliser les terroristes. Ils ne contribuent pas non plus à renforcer l’économie, à combattre la corruption et à améliorer les institutions.

Barack Obama est arrivé hier soir à Kaboul pour une visite surprise au cours de laquelle il devait signer un accord de partenariat stratégique avec son homologue afghan Hamid Karzaï. (AFP)

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