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Mode lundi 25 octobre 2010

Créateurs détourneurs

Emilie Veillon

Aurélia Benoit et son modèle. (Véronique Botteron)

Aurélia Benoit et son modèle. (Véronique Botteron)

Jeudi soir, 1200 personnes assistaient au show annuel de la Head, la Haute Ecole d’art et de design genevoise. Parmi les collections emballantes défilant sur fond de rock et d’explosions visuelles, zoom sur trois designers en devenir et trois démarches emblématiques des années 2010

La cape, l’homme virtuel et le jabot rouge
Adrien Savigny, 24 ans, étudiant en 3e année

Lui, il serait plutôt adepte des foulards noués, des chemises en soie et des cheveux tels qu’ils étaient exhibés au Siècle des Lumières. Pas étonnant qu’Adrien Savigny, qui pose ci-dessus tout de noir vêtu, se soit inspiré de la cape pour la collection qu’il a dû réaliser cette année à l’issue d’un atelier intitulé «Virtual identity». Objectif: exprimer son style parmi quatre types de consommateurs de mode: altruiste, fashioniste, conformiste ou matérialiste.

Une cape masculine comme point de départ, donc, et qu’il a détournée en version estivale, avec short et jabot, le tout dans une soie flamboyante. «Cette tenue permet de dévoiler le corps masculin de manière différente, plus délicate, elle dessine la taille ou elle laisse plus ou moins apparaître le torse quand les bras se lèvent», explique celui qui vient de terminer un stage au sein du label berlinois Paula Immich.

Le passé, d’accord. Reste que pour créer le tombé de sa cape, l’étudiant de la Head a pu utiliser un logiciel de design mis à disposition par l’Université de Genève. «En transposant le patron en trois dimensions, je pouvais le modifier et voir le vêtement tout de suite de façon très réaliste.»

La mode, Adrien voulait d’abord la saisir à travers son objectif. En étudiant la photographie à l’ECAL lausannoise, il a saisi que c’était l’habit au centre de l’image qui l’intéressait. Son diplôme en poche, il se verrait bien chez Lanvin, à Paris.

Emmaüs, les fleurs et les couleurs du temps
Xénia Laffely, 25 ans, étudiante en 2e année

Ce jour-là, elle est repartie avec des piles de vêtements beiges et vieux rose. De quoi habiller des créatures faussement descendues de photos sépia…

Recomposer le passé, créer une tenue contemporaine avec des ­fripes chinées chez Emmaüs ou à l’Armée du Salut, c’était justement l’objectif proposé aux étudiants de l’atelier «Contemporary witness». Parmi les trouvailles de Xénia: une robe à motif floral en synthétique des années 1980 et un gros pull informe. «J’ai coupé la robe avec un ourlet plus long derrière pour un effet arrondi. J’ai supprimé les manches du pull, et repris ses ­contours pour en faire un Marcel près du corps que j’ai partiellement teint en vieux rose», explique l’étudiante lausannoise. Pour subvertir l’allure rétro, elle y a ajouté un collier de perles porté sur les oreilles et des lunettes recouvertes de fausse fourrure. Un ensemble très pictural – l’étudiante s’est frottée aux arts visuels avant de s’engager dans la mode, «parce qu’on peut y créer des choses vraiment utiles».

Plus tard, Xénia Laffely aimerait travailler pour une marque spécialisée dans les imprimés. En attendant, ses dessins élégants et sin­guliers illustrent les pages de certains cahiers Hors-série du journal que vous tenez entre les mains!

Sculpteuse de sacs, de codes et de beautés
Aurélia Benoit 28 ans, diplômée en 2010

Des sacs qui semblent avoir poussé de dessous le derme d’un vêtement, des sacs à main tout à fait identifiables qui modifient le volume d’une épaule, qui recouvrent le bras, qui s’empilent les uns sur les autres comme si l’expression «avoir la mode dans la peau» s’était soudain matérialisée pour engendrer du beau bizarre. Et puis, une housse à vêtements qui flotte comme un manteau. Un tutu ramassé dans une poubelle.

Pour sa collection de fin d’études, Aurélia Benoit a donc enfilé ou assemblé des vêtements et des accessoires chers à son cœur de modeuse assumée. «L’idée m’en est venue un soir, chez moi. J’ai cherché à associer l’inassociable sans autre règle que de détourner ces pièces de leur utilisation conventionnelle pour leur donner une nouvelle vie. Ma tenue-sacs, dont on peut voir un détail en photo, déjoue le critère de la maroquinerie haut de gamme selon lequel on ne porte qu’un seul modèle à la fois, et fièrement.» Le tout dans un jeu de fascination/répulsion très réussi.

Aurélia Benoit est Genevoise. Si elle a revisité certains codes du luxe, elle a respecté les procédés de la haute couture pour sa collection. Ainsi, sa veste à col rond en laine double face n’a-t-elle aucune couture visible. Quant aux fameux sacs accrochés aux épaules, ils ont été réalisés dans des lainages nobles différents pour créer un nuancier de noir. Et ils sont sublimés par un pantalon ajusté taille haute et des bottines à haut talon.

Son minimalisme baroque aux lignes impeccables, Aurélia Benoit aimerait l’affiner en travaillant pour la marque Céline ou pour le créateur britannique Gareth Pugh

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