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performance vendredi 08 février 2013

«Nous voulons être évalués. C’est devenu une obsession, un cercle vicieux»

Propos recueillis par Cécile Daumas

(Mirjana Farkas)

(Mirjana Farkas)

La psychanalyste Bénédicte Vidaillet décrypte les effets pervers de l’évaluation

L’évaluation n’est pas qu’une méthode de management, c’est devenu un mode d’organisation qui s’est propagé dans tous les secteurs d’activité, du jeu télévisé à l’action politique. Psychanalyste, maître de conférences en sciences des organisations à l’Université de Lille-I, Bénédicte Vidaillet vient de publier Evaluez-moi!*, essai sur la nouvelle obsession du siècle.

– L’évaluation est une méthode utilisée depuis longtemps. Qu’est-ce qui a changé
ces dernières années?

– En trente ans, cette pratique s’est diffusée dans toutes les organisations. Pas seulement dans les entreprises, mais aussi dans le secteur public, l’université, les associations, la santé… L’évaluation est partout. A l’hôpital, les services d’urgence commencent à être évalués selon le temps d’attente. Un voyant rouge signale aux soignants leur retard en temps réel. Les agences de notation égrènent l’actualité de leurs verdicts. Selon une enquête réalisée en France auprès de salariés d’entreprises de plus de 50 personnes, 73% des gens interrogés disent avoir «un retour sur leur performance individuelle». L’action politique est aussi concernée. En 2007, le président Sarkozy impose à chaque ministère des feuilles de route avec des objectifs ciblés et mesurés. Ce qui n’était autrefois qu’un repère parmi tant d’autres est devenu le moteur central des organisations dont tout découle: objectifs, budgets, primes, évolution de carrière, etc.

– Pourquoi une telle prolifération?

– L’idéologie de l’évaluation ne se développe pas à notre insu. Globalement, tout le monde se plaint de la méthode qui engendre pression, stress et compétition voire triche et contre-performances. Nous sommes conscients des effets pervers mais paradoxalement, nous en redemandons. En fait, nous voulons être évalués et nous souhaitons également évaluer. Même quand nous ne connaissons pas le domaine ou n’avons pas été formés spécifiquement, nous nous sentons légitimes de donner notre avis. Des émissions de télé qui sollicitent le vote des téléspectateurs aux enquêtes de satisfaction des clients, nous sommes tous susceptibles de juger. L’évaluation est devenue une obsession.

– Comment s’explique une telle adhésion?

– L’évaluation fait une promesse aux gens. Dans des organisations du travail toujours plus floues, flexibles et polyvalentes, elle semble donner des repères, un cadre temporel, elle fixe des objectifs. Dans la grande distribution par exemple, chaque magasin reçoit tous les jours le chiffre de vente rayon par rayon. Cela renvoie à la notion d’épreuve de la réalité de Freud. L’évaluation découpe le travail en une succession d’épreuves qui introduisent objectifs et échéances. C’est l’épreuve du chiffre par jour. Ce fractionnement du travail peut rassurer et pourtant cela induit un changement énorme dans la conception du travail.

– L’évaluation donne aussi
l’illusion à l’individu
de se démarquer…

– Dans un milieu du travail de plus en plus individualisé, l’évaluation contient une promesse narcissique: celle de s’améliorer, d’être le meilleur. Il ne suffit pas d’être moyen, il faut exceller, dépasser la norme… Se démarquer des autres. Ne soyons pas naïfs, le rapport à l’autre dans le travail peut être problématique. Nous ne choisissons pas notre collègue et souvent travailler avec autrui déclenche des fantasmes très négatifs, notamment le soupçon qu’il en fasse moins que nous. L’évaluation est donc une façon de le contrôler. D’avoir un droit de regard sur le travail de celui qu’on accuse de ne pas assez travailler. Par l’évaluation, on pense supprimer ce possible voleur de jouissance. Mais le fait d’évaluer crée aussi des modèles pour tous. Sous prétexte d’évaluer, il s’agit en fait de normer, diriger, prescrire, encadrer les comportements en enfermant et en uniformisant les façons de travailler.

– L’évaluation séduit car elle est promesse d’une nouvelle vie…

– Dans les recrutements sans CV, basés seulement sur des mises en situation – et donc des épreuves – l’individu est évalué sur ce qu’il montre à ce moment-là, sans référence à son histoire, au fardeau de son passé. La meilleure illustration de ce procédé est sans doute l’émission Masterchef. On évalue les candidats sur leurs seules aptitudes à cuisiner, sans se préoccuper de leur parcours antérieur. Ils passent chaque épreuve comme si à chaque fois, ils renaissaient de leurs cendres. Des petits reportages montrent comment à la fin de ce parcours, les anciens lauréats ont changé de vie, seraient devenus un nouvel homme ou une nouvelle femme à travers l’épreuve. C’est une illusion mais cela fonctionne…

– L’évaluation joue également
sur le désir…

– Par essence, le désir est fluctuant, intermittent, insoluble. Avec l’évaluation, ce côté mystérieux diminue. Le principe même de l’épreuve crée une stimulation extérieure au sujet. On remplace le désir inconstant par un dispositif normé et continu. Mais le paradoxe, c’est qu’on met en place un système de récompense qui tue intrinsèquement le désir. La motivation devient artificielle. Plus vous vous intéressez à ce que vous pouvez tirer comme récompense, moins vous vous intéressez à l’activité elle-même. Car le signal qu’on vous envoie, c’est qu’il faut vous récompenser parce que l’activité en elle-même n’est pas intéressante. Concentré sur l’objectif fixé, on ne répond que sur le court terme. On s’épuise dans une série d’épreuves, on perd le sens de son travail et ça finit par nous rendre malade. L’évaluation ne permet pas de bien travailler. Des expériences le prouvent. Prenez deux groupes d’enfants apprenant à dessiner. Les enfants sans récompense se montrent bien meilleurs, ils apprennent plus vite, s’intéressent à l’activité, développent leur imagination. Ceux avec bonbon à l’appui se montrent bien plus motivés par la récompense.

– L’évaluation permet pourtant une forme de reconnaissance après laquelle courent nombre d’individus?

– C’est en fait une fausse opération de reconnaissance qui ne fait qu’alimenter le besoin de reconnaissance tout en prétendant y répondre. En soi, la reconnaissance est impossible. Selon Lacan, ce qui définit l’humain, c’est un certain «manque à être». C’est une incertitude ontologique. Avoir un nom, une profession, une filiation, donne une place d’où l’on peut agir. Cette place ne répond pas totalement à l’incertitude de l’être mais elle le calme psychiquement. Or, l’évaluation donne non pas des places mais des positions relatives, incertaines où tout se rejoue à chaque épreuve. Plus on est évalué, plus on est dans l’incertitude, moins on est rassuré de la position qu’on nous attribue de manière éphémère. Un cercle vicieux.

– Quelle solution?

– L’évaluation doit rester un aspect parmi d’autres, elle ne doit pas tout conditionner d’une activité. Les effets pervers sont bien réels: triche, démotivation, problèmes de santé, délitement du collectif, etc. Cette idéologie est nocive pour tous, y compris pour ceux qui détiennent le pouvoir et finissent également par se plaindre de ce qu’elle freine leur action et les dépouille de tout pouvoir réel. Combien de cadres dirigeants déplorent de ne plus avoir prise sur des entreprises «pilotées» par les chiffres. Combien de ministres conscients de leur faible pouvoir face au couperet des agences de notation? Il faut comprendre les mécanismes de séduction de l’évaluation pour ne pas y succomber.

* «Evaluez-moi!», Bénédicte Vidaillet, Editions du Seuil, 2013, 224 p.

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