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épopée lundi 05 décembre 2011

«Là où nous mène le vent solaire»

PlanetSolar a déjà parcouru plus de 45 000 kilomètres en mer. (Pierre Lesage/PlanetSolar)

PlanetSolar a déjà parcouru plus de 45 000 kilomètres en mer. (Pierre Lesage/PlanetSolar)

Après quatorze mois de navigation, le bateau suisse PlanetSolar flânait le long des côtes sri-lankaises en novembre. Petits moments d’aventure partagés avec un équipage lancé dans un tour du monde pionnier

Pour sa 408e journée de traversée, PlanetSolar quitte incognito le port en construction et quasi désert d’Hambantota, au sud-est du Sri Lanka. Alors que dans le ciel le soleil amorce sa lente descente à l’horizon, le capitaine, Erwann Le Rouzic, jette un coup d’œil aux images données par les caméras vidéos situées au-dessus des flotteurs du catamaran et contrôle la bonne remontée à bord du zodiac. Une légère poussée sur le joystick qui sert de commande de propulsion au navire et celui-ci atteint rapidement la vitesse moyenne de 5 nœuds (9,3 km/h). Le silence règne, seules quelques vibrations ressenties dans le cockpit et le vrombissement des hélices indiquent que nous avançons.

L’aube naissante découvre des petits bateaux de pêche colorés, dont les occupants perchés sur leurs bômes attendent patiemment que les poissons viennent s’égarer dans les filets. «Nous voici arrivés dans la baie de Weligama, un endroit où nous allons pouvoir faire quelques provisions de fruits frais et prendre un peu de repos», indique le capitaine. Et ce dernier est bien mérité. En ce début de novembre, les navigations transocéaniques, longues et éprouvantes, sont derrière. Il s’agit dorénavant pour PlanetSolar de progresser le long des côtes, une navigation plus confortable en termes de gestion énergétique et de maintien du moral des troupes.

«Un des moments les plus délicats que nous ayons vécus a été la traversée des Philippines. Pour la première fois, je me suis demandé si nous allions avoir assez d’énergie pour avancer, se souvient le Français. Nous étions en pleine mousson et il a plu pendant dix jours sans arrêt. Même en adoptant une vitesse de 2 nœuds, je ne pouvais compter sur notre autonomie de trois jours pour traverser ce front orageux. Il a fallu s’arrêter. J’ai consulté les prévisions météorologiques pour connaître les endroits où se trouvait le «meilleur vent solaire».»

Température, pression, état de la mer, direction du vent et surtout ensoleillement, ces informations conditionnent la route suivie par le bateau solaire. «Participer à cette aventure était pour moi un vrai défi personnel, celui d’imaginer une nouvelle façon de naviguer, qui tienne compte non seulement du vent, des vagues mais aussi du soleil. Force est de croire que cette forme de voyage inédite est possible, vu le nombre de kilomètres [plus de 45 000] que nous avons déjà parcourus», sourit le marin.

Après plus d’une année de traversée, les technologies de pointe présentes sur le bateau ont largement montré leur fiabilité. Les 38 000 cellules solaires à haut rendement énergétique (22% chacune) situées sur le toit de PlanetSolar, conçues de sorte à fonctionner à leur optimum quels que soient les mouvements du bateau et l’angle qu’elles font avec le soleil, ont fait face, sans faillir, aux intempéries et notamment au sel marin. Les batteries au lithium, dûment protégées dans les flotteurs contre tout risque d’emballement thermique en cas de pépin, ont continué sans coup férir à emmagasiner jusqu’à 1000 kWh d’énergie électrique (l’équivalent de la consommation d’un ménage suisse pendant quatre mois) et à délivrer cette manne énergétique selon les besoins du catamaran.

Certes, les deux propulseurs arrière particulièrement performants – des hélices semi-immergées de plus de deux mètres de diamètre utilisées pour la première fois en haute mer et non en navigation fluviale comme c’est leur vocation première – ont provoqué quelques sueurs froides à l’équipage: une des hélices s’étant bloquée, le catamaran a dérivé pendant plus de douze heures au large de Bora Bora. Après une intervention sous-marine périlleuse dans une mer déchaînée, et la réparation laborieuse d’une voie d’eau, le bateau a finalement repris sa route.

«Je me suis fait alors une belle frayeur, commente Raphaël Domjan, initiateur du projet et chef de l’expédition. Mais ce genre de pépin fait partie de toute aventure… Notez que son origine était d’ordre mécanique et non électrique», ajoute-t-il avec malice. Ce n’est pas Christian Oechsenbein, l’ingénieur en chef du bateau, qui le contredira. Celui-ci se démène tant bien que mal à essayer de faire fonctionner une des pompes permettant de remplir les cuves du bateau en eau douce.

«Jusqu’à présent, ce sont plutôt des interventions de ce type qui m’ont occupé, commente-il. Pour ce qui est des panneaux solaires, à part quelques petits ajustements au départ pour optimiser leur fonctionnement, nous devons seulement déplorer le remplacement de trois d’entre eux. Non qu’ils étaient défectueux mais parce que certains d’entre nous, en glissant, leur sont tombés dessus…»

Dans le cockpit, penché sur la table à cartes, Erwann Le Rouzic transmet les informations météorologiques du jour à Météo France. L’organisation française est l’un des partenaires qui a contribué au développement du logiciel de routage du bateau, autrement dit des cartes d’ensoleillement. Sur ces dernières sont représentées les valeurs d’énergie solaire prévisibles (exprimées en watts par m2) en fonction du lieu considéré.

«Chaque soir, je communique les températures atmosphériques observées, l’ensoleillement effectif mesuré par nos capteurs – quelque chose qui n’a jamais été fait en mer – ainsi que la couverture nuageuse et le type de nuages que j’ai pu identifier dans le ciel, explique le capitaine. Certains d’entre eux, des nuages blancs comme les cumulus, particulièrement réfléchissants, nous ont en effet permis de produire plus d’électricité qu’imaginé. En comparant ce jeu de données réelles aux prévisions fournies la veille, le logiciel de routage devrait s’en trouver amélioré.»

Des valeurs d’ensoleillement précises constitueraient une aide précieuse aux bateaux solaires, ou hybrides, si ces derniers se généralisent à l’avenir. Mais pour Raphaël Domjan, d’autres applications pourraient être envisagées. «Des informations fiables sur la quantité d’énergie solaire prévisible seraient profitables par exemple pour gérer les centrales de demain, commente-t-il. Elles permettraient de mieux prévoir leur capacité de production quotidienne ou celle-ci à l’échéance de deux à trois jours. De bonnes prévisions d’ensoleillement permettraient en outre de mieux appréhender les besoins des villes en climatisation ou, lorsque tous nos bâtiments seront équipés de systèmes passifs de récupération de chaleur, de mieux anticiper les économies d’énergie.»

Cachée dans un local contigu à la salle de séjour, la centrale d’acquisition de données suit encore en continu le fonctionnement de tous les systèmes électriques présents à bord: rendement des panneaux photovoltaïques, état de charge des batteries, ou encore puissance des moteurs et rotation des hélices.

Plate-forme technologique à visée démonstrative, base de données sur l’efficacité énergétique, Tûranor PlanetSolar est aussi un magnifique objet dont l’élégance et le design futuriste ne peuvent laisser indifférent. Alors qu’en fin d’après-midi le catamaran suisse fait son entrée dans le port de Colombo, capitale du Sri Lanka, les employés des docks sortent leurs téléphones portables pour immortaliser ce vaisseau venu d’ailleurs. Une école d’officiers de marine demande à monter à bord et – privilège rare – reçoit la permission du capitaine. Les questions fusent. «D’où venez-vous?» «Avec vos 90 tonnes, vous pouvez vraiment pousser des pointes à 10 nœuds?» «Vous n’utilisez que du solaire, pas de moteur thermique?»

A chacune des étapes de ce tour du monde, étonnement et curiosité sont au rendez-vous devant la performance déjà accomplie. «Lorsque nous étions en Equateur, le ministre du Tourisme et le président de l’OPEP ne voulaient pas y croire, se rappelle non sans fierté Raphaël Domjan. «Non, vous n’êtes pas venus depuis Monaco sur ce bateau énorme uniquement avec de l’énergie solaire?» m’ont-ils dit. Notre but, à travers cette expérience inédite, est de marquer les esprits, de promouvoir cette énergie renouvelable afin que les gens y voient une alternative durable pour le développement de nos sociétés. Je crois que lors de notre étape équatorienne, nous avons marqué un point…»

Cette mission vertueuse du catamaran semble déjà porter ses fruits. Son passage dans le petit archipel des Tonga ainsi qu’aux Galapagos ont été particulièrement fructueux. La rencontre avec le roi des îles Tonga, en Polynésie, a permis de donner un coup d’accélérateur à un projet concernant l’équipement en énergie solaire de deux écoles qui, comme le reste du pays, dépendaient jusqu’alors du pétrole pour leur accès à l’énergie. Pour ce faire, des modifications réglementaires seraient en cours afin que les particuliers puissent produire leur électricité et la réinjecter dans le réseau.

Les îles Galapagos, joyaux du Pacifique connues pour leur biodiversité remarquable, ont été charmées par le silence du catamaran et l’absence de pollution lors de son déplacement. «Là-bas, nous avons emmené les officiels reçus à bord dans un petit périple qui pourrait correspondre à l’un de leurs programmes touristiques, commente le chef d’expédition neuchâtelois. Deux jours pendant lesquels nous avons plongé dans la réserve marine et navigué de nuit. Sur des distances courtes: à peu près 50 milles marins à chaque fois (soit 93 km).»

Le test a été concluant, puisqu’une grosse entreprise de tourisme sud-américaine désirait dorénavant acheter le bateau, voir le louer à long terme.

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