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opinions mardi 20 mars 2012

Les leçons de Maggie Thatcher à une Suisse en perte de vitesse

Pierre Kunz

Maragret Thatcher. (AP/Keystone)

Maragret Thatcher. (AP/Keystone)

Après avoir vu «La Dame de fer», le biopic consacré à Margaret Thatcher, Pierre Kunz médite avec une certaine inquiétude sur notre système politique suisse, dont l’esprit et le fonctionnement sont diamétralement opposés à la vigueur du système britannique. Le régime de la concordance est-il encore compatible avec le monde ultra-compétitif qui se bâtit, et qui requiert des exécutifs forts pour gagner dans l’arène?

Grâce à l’excellent film La Dame de fer (avec Meryl Streep, lire LT du 15 février), on découvre – ou on redécouvre – les onze années durant lesquelles, entre 1979 et 1990, Margaret Thatcher a conduit son pays. L’occasion de se rappeler des fondements de son action politique.

Quand elle prend le pouvoir en 1979, raconte la «Dame de fer» dans ses Mémoires, «la Grande-Bretagne était une nation hors de combat. Des lustres de gouvernement socialiste et syndical, loin de renverser le lent déclin relatif du pays vis-à-vis de ses concurrents, l’avaient accéléré et le pays était considéré comme l’Homme malade de l’Europe.» Qu’est-ce donc qui lui a donné l’énergie de mener à chef la colossale réforme économique et sociale qu’elle avait conçue? Comment a-t-elle réussi à vaincre après une lutte homérique les syndicats qui avaient fini par contrôler le fonctionnement du pays à des fins corporatistes, puis à réduire drastiquement les dépenses publiques et les déficits budgétaires qui mettaient gravement en péril l’économie britannique et la capacité d’agir des autorités, enfin à engager et à gagner la guerre des Malouines?

La réponse à ces questions réside autant dans les solides convictions philosophiques et politiques de Margaret Thatcher, que dans sa méthode de travail et sa volonté inébranlable.

Fille de petit commerçant, elle s’était très tôt persuadée que les mesures sociales, telles qu’elles sont décrétées dans le cadre de l’Etat providence, encouragent la dépendance, découragent le sens des responsabilités, nuisent au respect des institutions et favorisent le déclin général de l’autorité.

Contrairement à nombre de ses collègues conservateurs, la Dame de fer s’est donc toujours montrée peu encline aux compromis si usuels parmi ses amis politiques et n’a jamais cédé aux sirènes du «consensus» dont elle disait que c’était une manière «d’abandonner toute conviction, tout principe, toute valeur et toute ligne de conduite pour une chose en laquelle personne ne croit, mais à laquelle personne ne trouve plus rien à redire».

Sa méthode de travail est demeurée en permanence placée sous le sceau d’une stricte cohérence. Tout ce que son gouvernement entreprenait s’est toujours inscrit dans une stratégie générale de renversement du déclin économique de la Grande-Bretagne. Dans ce contexte, absolument déterminée à renforcer le rôle des individus dans le fonctionnement économique et social, à mettre un terme aux excès de l’Etat providence, à accroître l’efficacité des administrations publiques et à libéraliser l’économie comme le marché du travail, Margaret Thatcher est toujours restée inébranlable lorsqu’il était question des fondements libéraux de l’économie et de l’organisation de l’Etat.

A la fin de son «règne», chacun devait en convenir: certes quelque peu favorisée par les circonstances, la méthode Thatcher avait réussi à transformer fondamentalement et durablement le pays. Margaret Thatcher l’avait doté des structures et des instruments qui ont amené tout naturellement ses successeurs, travaillistes et conservateurs, à poursuivre la voie qu’elle avait tracée.

Lorsqu’on observe cette page de l’histoire britannique depuis la Suisse on ne peut s’empêcher de souligner l’autorité conférée par les institutions anglaises au chef du gouvernement. Disposant d’un cabinet ministériel par définition entièrement acquis à sa politique et pouvant compter sur une majorité parlementaire rarement contestatrice, le premier ministre ne rencontre que peu de barrières dans la mise en œuvre des politiques que le peuple a implicitement admises en le portant au pouvoir.

Que dire en comparaison des institutions helvétiques et de leur fonctionnement? Que penser du conservatisme inhérent à ces institutions, de leur permanence, du rôle prédominant qu’elles accordent aux partis dans la composition des exécutifs, élus de facto à la proportionnelle, et de l’absence de programme de gouvernement? Que penser de cette concordance érigée depuis la dernière guerre mondiale en vertu suprême de la politique helvé­tique?

La situation actuelle de la Suisse aux plans social, économique et budgétaire montre que notre «modèle», malgré sa faible adéquation au changement, la «navigation à vue» qu’il induit et la faiblesse des exécutifs qu’il implique, s’est avéré d’une efficacité remarquable depuis un demi-siècle. Il a été déterminant dans l’élévation du niveau de vie des Suisses et leur enrichissement collectif.

Pour autant, le monde nouveau qui se bâtit autour de nous, celui qui voit le renforcement ou l’émergence de concurrents particulièrement bien armés sur les marchés qui nous sont essentiels, est-il encore compatible avec l’éloge de la lenteur et de la permanence que nous persistons à réciter? Dans les bouleversements dont nous subissons jour après jour les conséquences, saurons-nous contenir, particulièrement en Suisse romande et latine, la montée des populismes de tous ordres qui menacent le fonctionnement institutionnel? Les défis qui se dessinent de plus en plus clairement nous autoriseront-ils encore longtemps à demeurer sur le chemin auquel nous sommes tant attachés? On ne peut qu’en douter au vu de notre incapacité croissante à détecter et à éviter les pièges à temps.

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