Texte - +
Imprimer
Reproduire
Analyse mercredi 11 avril 2012

Comment démocratiser et humaniser la finance

Robert Shiller, l’un des économistes les plus influents, publie avec «Finance and the Good Society» ses réflexions à la fois sur les imperfections et les excès de la finance et surtout sur ses perspectives qu’il estime impressionnantes

Vingt pour cent de la main-d’œuvre se consacre à des fonctions de surveillance et de garde des propriétés aux Etats-Unis. Est-ce bien raisonnable? «Pour moi, c’est davantage troublant que la part accordée aux métiers productifs de la finance», selon Robert Shiller. Ce professeur de finance américain, l’un des économistes les plus influents, publie avec Finance and the Good Society* ses réflexions à la fois sur les imperfections et les excès de la finance et surtout sur ses perspectives qu’il estime impressionnantes.

Le capitalisme financier est une invention qui doit être «élargie, démocratisée et humanisée». La finance ne se limite donc pas à l’art de faire de l’argent. La définition de Shiller n’est pas monétaire, ni centrée sur la gestion des risques. La finance, selon l’auteur, c’est l’architecture des objectifs de chacun. C’est «la science de la structuration des arrangements économiques nécessaires à l’accomplissement de nos buts». Un vaste programme.

L’approche est constructive. La finance peut aider, selon l’auteur, à créer un monde «meilleur, plus prospère et équitable». Chacun des 30 chapitres regorge de nouvelles idées et de pistes à explorer permettant l’émergence de ce qu’il nomme «la bonne société».

Le capitalisme financier peut-il créer un monde plus juste? Un excès d’inégalité est source d’insatisfaction au sein de la population. Les financiers et leurs hauts revenus sont devenus la cible d’une incroyable hostilité. Robert Shiller veut créer les instruments permettant de réduire ce climat malsain. Pourquoi ne pas lier la progressivité de l’impôt sur le revenu à l’évolution des inégalités? Le taux d’imposition marginal pourrait augmenter lorsque le coefficient d’inégalité s’accroît. De même, le lancement d’hypothèques dont les versements seraient dépendants de la conjoncture pourrait également faciliter l’accès à la propriété, limiter les risques et souligner les services possibles de la finance.

L’auteur refuse les catégories par trop simplistes. L’homme n’est pas un être purement égoïste. Il est autant altruiste qu’égoïste, qu’il soit banquier ou sculpteur. D’ailleurs, l’artiste contemporain Jeff Koons, l’auteur du célèbre lapin gonflable en inox, n’a-t-il pas d’abord été un trader en matières premières chez Smith Barney?

Les recherches sur le bonheur de la finance comportementale peuvent être utilisées à meilleur escient. Comme la satisfaction augmente lorsqu’une personne effectue un don, la fiscalité devrait encourager ce besoin altruiste. Certes, les dons et la philanthropie peuvent être déduits du revenu, note Shiller. Mais un crédit fiscal serait préférable et profiterait aussi aux bas revenus. Les successions devraient être taxées, mais sans excès. L’une des principales raisons de gagner de l’argent est précisément de pouvoir le transmettre à ses enfants. Pourquoi d’ailleurs déduire un don à une organisation ou une fondation et taxer un versement à ses enfants ou aux parents qui ne vivent pas chez soi? Chaque don doit être déduit des impôts, y compris lorsqu’une personne paie la facture médicale d’un proche.

S’il est à l’écoute des critiques de la finance, il ne partage pas l’opinion socialiste qui voudrait redimensionner le secteur. Tout le monde en souffrirait. Pour ce professeur de l’Université de Yale, le progrès dépend de l’encouragement de l’innovation financière et non de ses limitations. Karl Marx est parti de l’hypothèse selon laquelle un travailleur ne pourrait jamais disposer d’un crédit financier pour créer sa propre affaire. «Il faut rendre Marx définitivement obsolète», explique l’auteur.

Dans ses efforts de démocratisation de la finance, il n’oublie jamais d’évaluer le coût de ses idées, y compris celles destinées à limiter les inégalités. Il critique d’ailleurs la référence à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Son article 25 stipule que «Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille». Bien intentionné certes, ce catalogue de droits néglige leur financement, écrit Shiller. C’est une déclaration sans flexibilité ni compromis. L’économiste propose les «droits de tous à un compromis équitable» des coûts et des bénéfices. Il prend à juste titre l’exemple de la prévoyance. Les systèmes de retraite se sont transformés en mécanismes de redistribution des jeunes vers les retraités. Il propose que les retraites soient indexées sur un indicateur de la capacité contributive des contribuables, par exemple sur le PIB.

Les politiques de redistribution ont facilité l’émergence d’une véritable bulle de la dette. Cet expert des comportements financiers, créateur avec George Akerlof (Prix Nobel 2001) de la notion d’«esprits animaux», reprend ses thèses sur la spéculation. Même ce chapitre est tout en nuances. Il décrit le rôle central de la spéculation dans le fonctionnement de la société, par l’information qu’elle révèle et l’action qu’elle induit. Pour Shiller, la bulle spéculative est d’ailleurs le résultat, non pas du comportement des marchés, mais de celui des individus. C’est une situation dans laquelle les informations et les hausses de prix suscitent un enthousiasme contagieux des investisseurs. Pour cela, nul n’est besoin de marchés financiers. Le communisme et ses plans de collectivisation ont aussi été une forme de bulle. Leur résultat a été effrayant. Quant aux marchés financiers, il distingue les prix efficients au plan des actions individuelles (micro) et inefficients au plan global (macro).

La crise financière ne constitue en tout cas pas, selon Robert Shiller, un acte d’accusation à l’égard de la finance. «Aussi imparfait que soit le système financier, je l’admire pour ce qu’il accomplit et j’imagine ce qu’il peut réaliser encore à l’avenir.» Ce livre contribue à cette quête d’amélioration et à la contribution de la finance au bien-être de la société. Il reprend la thèse développée par Albert Hirschmann en 1977, qui observait que le développement du capitalisme va de pair avec la diminution graduelle de l’esprit de conquête militaire. En ce sens, le développement de la finance rend le monde meilleur.

*«Finance and the Good Society», Robert Shiller, Princeton, 2012

Reproduire
Texte - +
Publicité