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Teélé-réalité vendredi 14 août 2009

Les faux électrochocs de France 2

Pour illustrer le pouvoir de la TV, la chaîne a refait une célèbre expérience de psychologie sociale

L’émission ne sera pas diffusée avant la fin de l’année, mais elle suscite déjà le débat. En avril, France 2 s’est lancée dans une drôle de démarche de télé-réalité. Dans le studio, face à une foule de spectateurs, les candidats devaient faire énoncer des associations d’idées à la «victime». Si celle-ci se trompait, elle recevait une décharge électrique – du moins, c’est ce que pensait l’écrasante majorité des participants, qui s’est soumise au jeu jusqu’à tuer virtuellement le questionné, avec des décharges allant jusqu’à 480 volts. Bien sûr, tout était faux. Imaginée par le documentariste Christophe Nick, cette émission, Zone XTreme, a pour but de démonter l’implacable pouvoir qu’exerce la télévision.

Le dispositif rappelle des souvenirs aux spectateurs de I comme Icare. Le film d’Henri Verneuil racontait en effet une expérience bien réelle, menée par Stanley Milgram à l’Université Yale, devenue un classique de la psychologie sociale. Entre 1960 et 1963, le chercheur a soumis 600 hommes à un test sur la soumission à l’autorité. L’exercice plaçait les volontaires, dans le rôle du professeur, face à l’élève – en réalité, un acteur –, et à l’expérimentateur en blouse blanche, figure autoritaire.

Jusqu’à un voltage «mortel»

Le jeu consistait à faire répéter des listes de mots à l’élève, et en cas d’erreur, à lui administrer des chocs toujours plus intenses, jusqu’à, soi-disant, 450 volts. 62% des volontaires ont poussé la punition jusqu’à son extrémité, trois chocs de 450 volts. Quinze ans après la guerre et le Procès de Nuremberg, l’expérience de Milgram s’est imposée comme la démonstration de la capacité humaine à torturer sous la pression d’une autorité.

A Libération, qui a pu suivre un jour du tournage de son émission, Christophe Nick a déclaré: «L’univers de la violence réelle a quitté le champ du JT pour investir celui du divertissement. Je veux démontrer que la télé peut faire faire n’importe quoi.» Et, manifestement, dans le cadre d’un plateau de télé, les résultats ne diffèrent guère de ceux de Milgram en 1963… Ce qui fait dire à Jean-Léon Beauvois, professeur de psychologie sociale, l’un des sept scientifiques qui ont conseillé la production pour le respect du protocole de Milgram: «Je ne pensais pas que la télévision était une autorité légitime, comme l’est la science dans l’expérience de Milgram, je pensais que la télé ne pouvait pas prescrire. J’ai la preuve que j’avais tort.» En attendant de voir le documentaire final, la démarche de France 2 suscite des interrogations, sur son ambiguïté: faut-il utiliser les armes de l’adversaire?

De fait, l’expérience de Milgram est souvent reconduite. Même si elle a été critiquée pour sa violence émotionnelle sur ses sujets, elle est pourtant reproduite, par des chercheurs ayant sans doute le secret espoir que le taux de docilité des bourreaux baisserait. Le dernier en date, Jerry M. Burger , de l’Université Santa Clara en Californie, a publié son article dans American Psychologist en janvier dernier. Parmi 29 hommes et 41 femmes, sept sur dix ont continué au-delà des 150 volts, alors que le comédien criait de douleur, et ce, sans différence entre hommes et femmes.

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